Après un hiatus de trois ans et demi, le magazine “Nera-mente” fait son retour sur IVG pour une seconde saison. Ce programme se consacre aux faits divers et aux crimes, et ce, à quelques jours de la tragédie de Crans-Montana, en rappelant une autre violence survenue à nouveau lors du Nouvel An.
“Nera-mente” est rédigée par Alice et paraît mensuellement.
Historiquement, les rédactions des journaux décidaient de la hiérarchie de l’information. Aujourd’hui, ce sont souvent les algorithmes des plateformes numériques qui façonnent la visibilité des actualités. La criminalité naît toujours dans des lieux physiques — une maison, une rue, ou un parking — mais se transforme en “affaire” sur des plateformes qui sélectionnent et amplifient l’information selon des logiques qui ne reflètent pas toujours la gravité des événements. Tous les crimes ne deviennent pas des symboles, toutes les victimes ne sont pas mises en lumière, et toutes les histoires ne traversent pas le pays. Cette disparité ne provient pas simplement du journalisme, mais également de la distribution.
Les plateformes digitales favorisent ce qui suscite l’engagement : commentaires, partages, réactions. L’indignation et le conflit captivent davantage que des récits complexes. Les faits qui génèrent un fort engagement accèdent plus rapidement à la une du débat public, tandis que d’autres, pourtant aussi graves, restent relégués à la simple chronique locale. Ce phénomène n’est pas l’œuvre d’une autorité cachée, mais découle d’un modèle économique où l’attention est devenue une monnaie d’échange précieuse.
Les grandes plateformes — de Meta à Google, en passant par X et TikTok — ne sélectionnent pas directement chaque fait divers, mais établissent les critères selon lesquels certains contenus seront priorisés ou mis de côté. Ces critères s’appuient sur la capacité des contenus à générer des réactions : rapidité de circulation, volume de commentaires, niveaux d’animation du débat. Aucun processus secret ne détermine quel crime doit être rendu national ; ce sont des paramètres intégrés dans le fonctionnement des plateformes qui définissent cette sélection. Le choix ne se fait pas seulement dans les rédactions, mais à l’intérieur du système lui-même.
Un exemple significatif est celui de Giulia Cecchettin, dont le cas a rapidement pris une ampleur nationale, engendrant des mobilisations et un vaste débat public. D’autres homicides, y compris familiaux et parfois impliquant des victimes masculines, sont demeurés invisibles en dehors de la chronique locale. Ce constat ne vise pas à opposer les victimes, mais à mettre en lumière une inégalité de visibilité. La distinction réside dans la capacité d’une affaire à susciter identification, indignation et récits partageables. Certains événements s’avèrent plus facilement narrables que d’autres. Dans la logique des algorithmes, ceux qui engendrent de l’engagement circulent davantage.
A cela s’ajoute une dimension supplémentaire : la personnalisation. Chaque utilisateur reçoit une version adaptée de l’information, façonnée par ses interactions passées. Le système apprend quels contenus captent son attention et privilégie ceux-ci. Ainsi, certains cas sont répétés au sein de certaines bulles d’information, tandis qu’ils sont quasiment absents d’autres. Le résultat est une hiérarchie émotionnelle des événements, où ce qui est fréquemment observé semble être plus courant. Pourtant, cela ne correspond pas toujours à la réalité. Reconnaître ce mécanisme ne dédouane pas le journalisme de sa responsabilité, mais souligne un changement significatif dans l’écosystème médiatique dans lequel il évolue.
Il ne s’agit pas seulement de s’interroger sur qui décide de ce que nous devrions savoir. Les questions essentielles portent sur les critères qui guident cette sélection. Si ces critères favorisent la participation et la capacité à générer des réactions au détriment de la diversité et de la proportionnalité, le risque devient apparent : la visibilité peut finir par devenir la mesure de la réalité. La justice s’opère dans les tribunaux, mais la perception collective, elle, se façonne bien plus souvent ailleurs, et ne suit pas nécessairement les mêmes règles.
Points importants à retenir
- Les plateformes digitales influencent la visibilité des crimes par leurs algorithmes.
- La participation du public, comme les commentaires et les partages, impacte la popularité des faits divers.
- Les critères de sélection ne sont pas toujours transparents et dépendent du niveau d’engagement généré.
- Certains faits divers gagnent en notoriété au détriment d’autres, malgré leur gravité similaire.
- La personnalisation de l’information crée des bulles, où l’engagement individuel impacte les contenus proposés.
- Les enjeux éthiques de la visibilité médiatique nécessitent un débat citoyen continu.
En réfléchissant à la façon dont les informations criminelles sont traitées, je me questionne : jusqu’à quel point notre perception est-elle façonnée par ces algorithmes qui privilégient certains récits au détriment d’autres ? Peut-être devrions-nous réévaluer notre manière de consommer l’information et d’engager des discussions qui vont au-delà de l’indignation immédiate, afin de tisser une compréhension plus nuancée de notre réalité collective. Cette réflexion, urgente et nécessaire, mérite notre attention dans un monde où l’information se déploie à grande vitesse.





