Turin n’est pas seulement la ville des usines, des élégantes arcades et des cafés historiques. C’est également un endroit empreint d’ombres, où les tensions sociales, la violence soudaine et les récits sombres du passé continuent de résonner dans le présent. C’est dans ce contexte troublé que se déplace Milo Julini, protagoniste du nouvel ouvrage La Torino Noir vue et narrée par Milo Julini, fraîchement publié par Baima & Ronchetti Editore.
Ce livre fait plus que relater des crimes et des faits divers ; il utilise le phénomène criminel comme un prisme pour examiner la société, ses dysfonctionnements, ses contradictions et ses peurs récurrentes. La plume de Julini se caractérise par celle d’un journaliste minutieux et d’un historien passionné, capable de donner une profondeur aux événements, tout en révélant la dimension intime et humaine derrière chaque acte de violence.
« Mon approche de la chronique locale, en particulier celle liée aux affaires criminelles, découle de l’observation du quotidien, même si celui-ci appartient au passé », explique l’auteur. « Ces épisodes criminels, souvent d’une brutalité choc, sapent le vivre ensemble et instaurent un climat de suspicion et de peur au sein de la cité ». Ce livre n’est pas une première pour lui. Comme les précédents, cet ouvrage s’appuie sur des articles publiés précédemment dans divers médias, mais avec un élément clé : « Toutes les histoires racontées se sont réellement déroulées, de la seconde moitié du XIXe siècle aux débuts du XXIe siècle ».
Le livre se divise en neuf chapitres, nous plongeant dans une Turin souvent négligée. Le récit débute par la criminalité juvénile, révélant des similitudes troublantes avec les problématiques contemporaines. « Ces récits mettent en lumière le malaise et les faux-pouvoirs des jeunes difficiles de cette époque », explique Julini, qui aborde également des thèmes peu explorés par l’historiographie académique, tels que les Còche et la Barabberia, véritables formes de criminalité organisée du XIXe siècle.
Nous découvrons alors les ruelles insalubres et dangereuses du centre-ville, où se mêlent bagarres et agressions, une quotidienneté violente qui cohabitait avec l’image officielle d’une Turin capitale, puis industrialisée. Une place est également donnée à la délinquance féminine, explorant l’utilisation du vitriol comme instrument de vengeance et des crimes nés de passions incontrôlées, où les couteaux volent et les destins se brisent.


Le chapitre final est peut-être le plus original, consacré à la notion de “Justice divertissante”, s’inscrivant dans la tradition du journalisme judiciaire humoristique, avec un hommage à Giovanni Saragat, connu sous le nom de Toga Rasa. Cela rappelle que le récit de la justice peut aussi revêtir une dimension narrative capable d’exposer le côté humain des tribunaux.
Le lien entre Milo Julini et Turin est profond et authentique. Né en 1951, il cultive dès l’enfance une passion singulière. « Mes camarades collectionnaient les images de footballeurs ; moi, je découpais dans les journaux des articles sur des braquages et des homicides », raconte-t-il. En parallèle de la chronique criminelle, son amour pour l’histoire, notamment celle du Risorgimento, s’est intensifié avec les célébrations torinoises de l’Italie de 1961. Ce parcours s’est véritablement épanoui dans les années 80, lorsqu’en tant que professeur universitaire, il a commencé un travail systématique de reconstruction des événements criminels de Turin au XIXe siècle, en s’appuyant sur les archives et les journaux de l’époque.
Son regard se tourne vers l’avenir. « Il y a deux périodes historiques que j’aimerais explorer du point de vue purement subalpin : les Années Rouges et les Années de plomb », évoque l’auteur. Des périodes complexes, chargées de conflits et de violences, que Julini souhaite narrer tout en invitant le lecteur à arpenter Turin avec un regard renouvelé, « imaginant qu’il est entouré par un passé ressuscité le temps d’une lecture ».
La Torino Noir vue et narrée par Milo Julini est ainsi bien plus qu’un simple livre de faits divers : c’est un voyage à travers la mémoire sombre de la ville, une narration qui bridge le passé et le présent, restituant à Turin toute sa complexité, loin des clichés et proche de la vérité de ses rues.
Points importants à retenir
- Le livre explore divers épisodes criminels sur deux siècles et le regard critique de Julini sur la société turinoise.
- Les chapitres abordent des thèmes contemporains à travers des événements historiques, soulignant des parallèles inquiétants.
- La délinquance féminine et la violence envers les femmes y trouvent une place significative.
- Julini nourrit un lien personnel avec la ville, renforcé par une passion pour l’histoire et la culture locale.
- Le livre incarne une légitime approche journalistique, tout en laissant entrevoir des récits humoristiques sur la justice.
En réfléchissant à l’œuvre de Milo Julini, je me demande : quel héritage la ville de Turin laisse-t-elle à ses habitants ? Entre ombres et lumières, les récits du passé continuent de façonner notre perception de la réalité. Sommes-nous prêts à apprendre de ces récits sombres, ou choisissons-nous de les ignorer au profit d’une image idéalisée ? C’est là toute la question.





