« La seule différence entre un corps sans vie et un corps vivant est la présence d’énergie — tout le reste est encore là : la machinerie physique, l’ADN, les protéines, la peau, les organes. » Ces mots de Martin Picard m’ont intriguée. Évoquer une image de mort pour amorcer une discussion sur le flux énergétique semble contre-intuitif, et pourtant cette métaphore reste ancrée et illustre son propos. Selon lui, ce qui nous définit, ce qui façonne notre vitalité et notre expérience, c’est ce qu’il appelle le « potentiel de changement », un flux d’énergie qui nous anime.
« Nous ne sommes pas des machines moléculaires, mais des êtres énergétiques », me confie-t-il. Cette idée audacieuse, que Picard préconise, pourrait profondément transformer notre compréhension de l’expérience humaine et même ouvrir la voie à de nouveaux traitements pour divers maux.
Chaque processus dans le corps découle du flux d’énergie.
Voilà une notion qui m’a tout de suite interpellée. Se considérer comme une personne pleine d’énergie a toujours fait écho en moi, mais j’ai souvent eu du mal à allier cette fluidité aux approches plus rigides que l’on a tendance à promouvoir. Picard est le premier chercheur à mettre cette intuition dans un cadre scientifique, et j’ai voulu en savoir plus.
De la philosophie à la science mesurable
Quand Picard affirme « Nous sommes de l’énergie », on pourrait penser l’entendre dans des philosophies orientales plutôt qu’en laboratoire. Cependant, ce dernier s’exprime avec la rigueur d’un professeur d’une prestigieuse université, publiant dans des revues de renom. Il est d’accord avec cette analogie. « Je ne sais pas ce que sont le chi ou le prana, dit-il, mais l’idée que nous sommes interdépendants du flux énergétique s’aligne bien avec ces philosophies, et c’est quelque chose que les chercheurs doivent explorer. »
Pour passer de l’abstraction à la mesure, Picard s’intéresse aux mitochondries, ces organites qui génèrent et régulent l’énergie de nos cellules. À Columbia, il dirige un laboratoire axé sur la psychobiologie mitochondriale, une notion qu’il a élaborée pour étudier l’interaction entre états psychologiques et processus biologiques au sein des mitochondries. Ce cadre lui permet d’explorer comment l’expérience vécue se manifeste physiologiquement, y compris dans des domaines où la biologie peine à s’expliquer : le vieillissement, le stress et ses effets sur notre santé, ainsi que l’impact des pensées et émotions sur notre physiologie.
Se voir comme un être énergétique change notre comportement. On commence à s’évaluer comme interdépendant du monde naturel, et les relations deviennent des échanges énergétiques.
Martin Picard
Au cours de notre échange, Picard fait une pause et bekeken un petit modèle en bois d’une mitochondrie, qu’il brandit avec fierté. Pour celui qui parle d’énergie, il semble constamment débordant d’énergie lui-même, partageant idées et publications à un rythme soutenu. « Si vous vous percevez de manière énergétique, cela modifie votre comportement », explique-t-il. « Cela peut avoir des répercussions, tant sur l’individu que sur les groupes ou institutions. »
Au-delà de la « centrale énergétique » des cellules
On apprend dès le collège que les mitochondries sont les « centrales énergétiques » des cellules, mais Picard conteste cette description. Elle minimize leur rôle. Bien qu’elles convertissent la nourriture en énergie, elles s’adaptent aux besoins du corps, communiquent entre elles et modifient leur structure. Elles sont l’unique organite possédant son ADN, hérité uniquement des mères. Picard les appelle plutôt les « processeurs d’information » des cellules : « Elles ne font pas qu’alimenter la vie; elles intègrent notre manière de vivre dans le flux énergétique du corps. »
Retour aux principes fondamentaux
Les scientifiques ont proposé de nombreuses explications sur la santé, invoquant des facteurs comme l’alimentation, la génétique ou le microbiome. Mais Picard oriente son attention sur l’énergie. Selon lui, chaque processus dépend du flux énergétique : pour que le cortisol augmente, pour que les neurones se déclenchent, l’énergie doit circuler dans le système. Les interventions favorisant la santé — sommeil, alimentation, exercice — sont tous des moyens d’accroître et de redistribuer l’énergie dans notre corps.
Notre cadre de santé moderne, qui perçoit les humains comme des collections de composants biochimiques, a du mal à expliquer des questions fondamentales comme pourquoi le stress nous affecte ou comment nos états mentaux modifient notre santé physique.
Martin Picard
À chaque question que je pose, Picard renvoie à des couches plus fondamentales. Son approche s’inspire de principes de base qui régissent les systèmes vivants. L’énergie est un point d’inflexion naturel. Bien que les gènes et hormones varient d’un individu à l’autre, l’énergie suit des principes physiques communs à tous les systèmes vivants.
Le coût de la vie
Pour explorer ces questions, Picard prône une analyse au-delà de la structure pour examiner la dynamique qui la sous-tend. « Rien en biologie n’est gratuit, dit-il, alors combien d’énergie quelque chose consomme-t-il ? » L’énergie suit des lois identiques dans les systèmes biologiques que partout ailleurs : elle ne peut ni être créée ni détruite, seulement transformée. En médecine, côté souvent génétique et moléculaire, les budgets d’énergie restent souvent négligés.
Ce cadre rejoint une intuition de base. Nos corps ne peuvent pas produire l’énergie de manière illimitée — nous devons consommer. Ce budget limité s’étend à des demandes concurrentes. Après une longue course, je constate souvent une difficulté à me concentrer plus tard, car chaque activité, qu’elle soit physique ou mentale, exige de l’énergie.
Picard et son équipe ont approfondi une des plus grandes sources de dépense énergétique : le stress. En laboratoire, ils ont exposé des cellules humaines à des signaux similaires au cortisol, reproduisant ainsi le stress chronique. « On peut voir cette réponse au stress comme une activation ; cela requiert de l’énergie », explique Picard. Ils ont trouvé que les cellules augmentaient leur consommation d’énergie de 60 % au-dessus de la normale, un drain métabolique important. Cette énergie doit provenir de quelque part, suggérant que répondre au stress accentue le vieillissement cellulaire.
Le stress chronique ne nous « use » pas simplement de manière métaphorique. Il redistribue l’énergie de la réparation vers la survie.
En considérant la vie comme le management d’un budget énergétique, d’autres petites expériences de la vie quotidienne prennent tout leur sens. Beaucoup perdent l’appétit en étant malades, ce qui semble paradoxal. Pourquoi le corps aurait-il besoin de moins d’énergie pour combattre une infection ? En réalité, la digestion est coûteuse, exigeant environ 10 % de notre budget quotidien. En supprimant l’appétit, le corps dirige plus d’énergie vers la réponse immunitaire.
Le bon niveau de résistance
Comme le souligne Picard, notre bien-être ne dépend pas uniquement de la quantité d’énergie, mais aussi de la fluidité de ce flux dans notre organisme. Pour examiner cela, il revient à des principes fondamentaux. « À sa base, l’organisme fonctionne comme un circuit électrique, dit-il. Les électrons circulent de l’alimentation à l’oxygène pour soutenir la vie. »
Concrètement, cette circulation se produit au niveau des mitochondries. Lorsque nous mangeons, nous ingérons des électrons stockés dans des molécules carbonées. Au sein des cellules, ces électrons traversent une série de réactions jusqu’à atteindre l’oxygène, le dernier accepteur d’électrons. À chaque étape, ils libèrent de l’énergie que les mitochondries captent et transforment en ATP, la forme d’énergie utilisée par nos cellules.
Cette circulation rencontre une certaine résistance, dont le degré dépend de nombreux facteurs. Picard et ses collègues soutiennent que maintenir un niveau de résistance optimal est essentiel. « La santé dépend du maintien de la résistance énergétique à un niveau « Goldilocks » — pas trop élevée, pas trop basse, mais juste ce qu’il faut. »
Notre bien-être ne se résume pas à notre quantité d’énergie, mais aussi à la fluidité de son passage à travers notre organisme.
Cette notion de niveau de résistance « Goldilocks » s’applique à de nombreux domaines. Lorsque l’on soulève des poids de manière appropriée, les muscles se renforcent. En revanche, trop peu d’efforts mène à l’inaction, tandis que trop d’efforts engendrent des blessures. En matière psychologique, lorsque l’on se penche intensément sur un problème, cette résistance peut orienter l’effort et transformer la pensée. Trop de résistance peut cependant décourager.
Dans chaque cas, cette résistance ne bloque pas la croissance, tant qu’elle est accompagnée de périodes de moindre résistance, telles que la méditation ou le repos. Le laboratoire de Picard commence à identifier des signaux moléculaires qui reflètent des disruptions dans ce système, notamment le facteur de différenciation de croissance 15 (GDF15), qui augmente lorsque l’énergie fait face à des contraintes. « Si le GDF15 est élevé, indique Picard, c’est le signal que le système subit un stress énergétique. »
La connexion corps-esprit
Nous savons déjà que nos pensées et émotions affectent notre physiologie. Prenons l’effet placebo : croire qu’une intervention peut avoir des bienfaits peut engendrer des résultats positifs. Picard le soutient : notre état mental peut influencer la biologie mitochondriale et vice versa. Les recherches montrent une boucle de rétroaction continue entre le cerveau et les mitochondries.
« Le cerveau est un motif d’énergie », explique Picard. Bien que simple, cette déclaration est révolutionnaire. Le cerveau consomme environ 20 % de l’énergie totale du corps, ce qui suppose que le bon fonctionnement des mitochondries pourrait modeler nos états mentaux. Picard dirait que les variations individuelles de la biologie mitochondriale influencent notre santé, y compris en matière de maladies mentales.
Regarder à travers un prisme énergétique
Picard espère que l’énergie deviendra une dimension essentielle de la santé que médecins et chercheurs examineront aux côtés de la génétique, du mode de vie et d’autres biomarqueurs. Mais ceci requiert de surmonter un défi majeur : comment mesurer quelque chose d’aussi dynamique que l’énergie ?
Une méthode consiste à estimer combien d’énergie chaque processus consomme pour avoir une idée du budget énergétique global du corps. Picard imagine même de futures technologies portables mesurant le GDF15 pour fournir un « score d’énergie ». Il se plaît à visualiser une application : « Vous pourriez savoir si la nouvelle personne dans votre vie vous dynamise ou vous épuise. »
Au-delà de la mesure de l’énergie, Picard insiste sur l’importance d’adopter la mentalité adéquate pour étudier cette dimension. Il invite ses pairs à percevoir les humains comme des systèmes de flux énergétiques, non comme de simples collections de molécules. Dans un récent article dans Nature, lui et son co-auteur incitent les chercheurs à examiner des questions centrales sous un angle énergétique, en les liant à des maladies comme Alzheimer ou le cancer. Il s’attèle également à rédiger un livre, *Energy: The New Science of Vitality, Healing and Transformation*, prévu pour 2027, qui explorera comment se synchroniser avec notre énergie.
Picard suggère que les variations individuelles de la biologie mitochondriale peuvent façonner la santé et le risque de maladies, y compris des troubles mentaux.
Quand je lui demande comment les gens pourraient appliquer ses idées aujourd’hui, il met en avant les interventions bénéfiques connues, comme une alimentation saine, suffisamment de sommeil, d’exercice et de relaxation. L’essentiel, selon lui, est de réfléchir à la manière dont ces activités correspondent à notre nature d’êtres énergétiques, influant sur nos sources d’énergie et leur répartition. « Lorsque vous examinez ces comportements à travers le prisme de l’énergie, ils deviennent plus motivants », affirme-t-il. « Vous commencez à comprendre leur impact sur votre bien-être. »
Points importants à retenir
- Mitochondries : ces organites jouent un rôle essentiel dans la gestion de notre énergie corporelle.
- Relation corps-esprit : nos états mentaux influencent notre biologie mitochondriale et vice versa.
- Impact du stress : un stress durable diminue les ressources énergétiques disponibles pour les réparations cellulaires.
- Résistance énergétique : un équilibre est crucial pour un fonctionnement optimal du corps.
- Approche axée sur l’énergie : envisager les comportements quotidiens à travers le prisme de l’énergie peut aider à mieux comprendre leur effet sur notre santé.
En somme, cette exploration d’un nouveau paradigme concernant notre santé m’incite à réfléchir sur la manière dont nous approchons notre bien-être. Si nous sommes tous porteurs d’un flux énergétique, il semble primordial de prendre conscience de la manière dont nous pouvons en faire un atout. À cette lumière, avoir un mode de vie équilibré pourrait très bien s’avérer être un exercice d’écoute et d’adaptation à ce qui dynamise ou épuise notre énergie. Que réserve l’avenir à cette recherche ? Les questions demeurent, mais l’introspection sur notre propre énergie pourrait s’avérer déterminante.





