vies humaines deraillement cameroun eseka

À quel prix estimez-vous votre vie ?

10 minutes

Cet article est un article du dossier Réflexions autour du déraillement du 21 octobre 2016 à Eseka au Cameroun

Vendredi 21 Octobre, vendredi noir. Eseka. Bon. Nous savons vous et moi que cela sera fini dans deux semaines. Allez un mois grand max. Votre tante/grande sœur/mère/neveu/père décédé dans l’accident ? Il sera oublié de tous, n’existera plus que pour vous. Une mort, un mort, chose banale sous nos cieux. Et demain, il y aura un autre Eseka, d’autres morts. Peut-être victimes d’un accident de train, peut-être raflés par une voiture… Enfin, des gens mourront encore, les gens meurent tout le temps dans nos pays, comme du bétail. C’est quoi une vie, après tout ? Hein ?

Le prix de notre vie semble baisser de jour en jour. La somme de 2300 € a été prononcée quelque part, pour l’enterrement vous savez. Une vie vaudrait-elle un enterrement ? L’on nous dit qu’une enquête a été diligentée, elle aboutira sans doute au même résultat que l’enquête commandée pour Monique Koumate et ses jumeaux. Vous savez, Monique, celle dont la vie ne valait tellement rien qu’elle a été abandonnée mourante par le personnel soignant sur les parvis de l’hôpital Laquintinie ? Oui, cette Monique-là, éventrée par sa sœur dans une tentative désespérée pour sauver sa progéniture.

La vie de Monique Koumate et de ses jumeaux ne valait tellement rien que “l’enquête” a abouti au dédouanement de tout le monde… Ah oui, le directeur de l’hôpital a été limogé, c’est vrai, mille excuses ! Bouc émissaire, mais coupable quand même, attention, il a été limogé ! C’est triste hein ? J’ai vu passer une banderole “Plus jamais de Koumate Monique dans mon pays”, j’ai trouvé que ça sonnait bien. Il y aura d’autres Monique. Moins spectaculaires, certes, mais il y en aura d’autres, si ce n’est déjà fait.

L’homme est le seul animal qui fixe son prix sur le marché.Le Disrupteur

Le problème n’est pas de mourir comme un animal sur les parvis d’un hôpital public dans un état de droit, non. Le problème est bien plus profond que ça. Le Serment d’Hippocrate est devenu le serment d’hypocrites et personne ne s’inquiète, la profession prend acte et met un barrage devant ses portes. Et le fameux serment ? C’est censé donner un truc de ce genre :

« Au moment d’être admis à exercer la médecine, je promets et je jure d’être fidèle aux lois de l’honneur et de la probité.

Mon premier souci sera de rétablir, de préserver ou de promouvoir la santé dans tous ses éléments, physiques et mentaux, individuels et sociaux.

Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité.

J’informerai les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences.

Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me le demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire.

Admis dans l’intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés. Reçu à l’intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers et ma conduite ne servira pas à corrompre les mœurs.

Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément.

Je préserverai l’indépendance nécessaire à l’accomplissement de ma mission. Je n’entreprendrai rien qui dépasse mes compétences. Je les entretiendrai et les perfectionnerai pour assurer au mieux les services qui me seront demandés.

J’apporterai mon aide à mes confrères ainsi qu’à leurs familles dans l’adversité.

Que les hommes et mes confrères m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré et méprisé si j’y manque. »

Il y aurait quelques questions intéressantes à poser au personnel médical, à leur ministre de tutelle et au gouvernement camerounais au sujet de cette affaire. Mais bon, votre vie ne vaut rien, et nous ne sommes pas en démocratie, un état qui n’en a que les oripeaux n’a pas à rendre compte de la gestion qu’il fait de vos misérables existences, n’est-ce pas ?

Misérables. Ah. Nous avons coutume sous nos cieux, d’utiliser une maxime intéressante : “l’homme est le seul animal qui fixe son prix sur le marché’.

Nous appuyons sur un bouton off lorsqu’il s’agit d’utiliser nos compétences pour résoudre un problème « qui ne nous regarde pas ».Le Disrupteur

Ah ! Qu’est-ce à dire ? Que c’est nous qui avons fixé l’aiguille de notre vie sur l’encart “misérable” ? C’est vrai ça ? Je me demande… Hum… Quand je monte dans un taxi surchargé, est-ce que je fixe ma vie moins chère ? Mais… Il faut bien que j’arrive à destination, non ? Je n’ai pas le choix. Si le chauffeur n’est pas Vairified et que devant la voiture fait un tonneau du fait de la surcharge et que je meurs donc… J’ai vendu ma vie moins chère. J’aurais pu… Je ne sais pas… M’informer sur mes droits dans un cyber ?

Il y a un truc génial qui a été inventé il y a peu, ça s’appelle Google. Je peux aussi appeler mes connaissances dans l’administration pour qu’elles me renseignent, me déplacer moi-même au niveau des assureurs et de toute personne compétente, aller dans les locaux de la startup camerounaise qui travaille pour que les taxi soient plus sûrs, ouvrir un blog, sensibiliser, regrouper les usagers en un syndicat, me battre pour faire respecter mes droits…

C’est difficile hein ? Moi je veux juste monter dans un taxi surchargé, et peut-être mourir en chemin, même si Camrail ne donnera pas 2300 € pour mon enterrement… Snif. La vie-ci vaut moins cher hein ? Hum. Attendez, j’ai mieux ! Quand j’insulte ma sœur parce qu’elle refuse de monter ou fait des “chichis” parce qu’elle trouve que cette façon de faire n’est pas sûre ? J’ai vendu nos deux vies moins chères ! C’est trop cool l’économie !

Si nous sommes capables d’agir ainsi sous le fouet de l’horreur, de la compassion, de la peur, de ce que vous voulez, pourquoi ne pas agir pour prévenir cela ?Le Disrupteur

J’en ai une meilleure : quand je suis infirmière et qu’un patient est traité comme du bétail mais que je ne bats pas des cils parce que sinon, je risque de perdre mon travail ? J’ai vendu sa vie moins chère ! Ce n’est pas si grave voyons, je ne le connais même pas ! Maintenant, imaginez que le quelqu’un en question soit ma tante, qu’elle arrive dans un hôpital inconnu et qu’elle se fasse traiter de cette façon ? Disons qu’elle manque de bol et qu’elle meure, pas de chance pour moi non plus, il va falloir payer la cotisation ! Yako, c’est l’argent de la greffe qui va passer, je serre le cœur sinon la famille va dire que c’est moi qui l’ai mangée ! Hum, la vie-ci est dure hein ? Bye bye la brésilienne, à nous revoir le mois prochain.

Je crois, non je suis sûr que j’en ai une meilleure. Imaginez que vous êtes avocat, que vous ayez vécu Eseka comme le Camerounais lambda et que vous continuez comme ça. Savez-vous ce qui va se passer ? Rien. Avouez qu’elle est bonne celle-là ! Il ne va tellement rien se passer que ça va recommencer, il y aura un autre Eseka, un autre Monique Koumate. Et demain, ce sera votre fille qui aura le corps réduit en bouillie par une rame de Camrail. Cool ! Non ? Pourquoi ? En ne faisant “rien”, vous avez pourtant donné un prix à sa vie.

Vous avez deux choix : ou vous montez un dossier tout seul avec vos amis avocats pour le défendre en pro bono, ou vous mettez un veto à votre fille sur les compagnies de train. Il y a un hic néanmoins, et pas des moindres, il n’y a pas que ce moyen de transport dans la vie vous savez ? Il y a les taxis, les voitures, les avions, … Non ? Et puis, ce n’est pas la seule chose à laquelle elle est exposée. Il y a des jeunes filles qui vendent leurs corps aux proffesseurs en échange de bonnes notes, des officiels qui leur demandent de coucher pour obtenir un poste, etc.

Pourquoi Eseka s’est-il produit ? Ne demandons pas les réponses, exigeons-les. L’on peut refuser une demande, une exigence n’offre pas d’autre choix que de la satisfaire.Le Disrupteur

Ce ne sont pas les combats qui manquent. Il y en a tellement, et ce n’est tellement pas notre problème ! Nous appuyons sur un bouton off lorsqu’il s’agit d’utiliser nos compétences pour résoudre un problème “qui ne nous regarde pas”, en oubliant que ces problèmes sont l’affaire de tous. Des horreurs comme Eseka nous rappellent de temps en temps que ces problèmes ne regardent pas seulement notre voisin, qu’une tragédie peut nous frapper à chaque coin de rue parce que “nous n’avons rien fait”.

Qu’est-ce qui vous a poussé à sortir de chez vous pour porter secours aux blessés, au-delà de votre humanité ? Je vais vous le dire : c’est la peur que cela vous arrive. Vous avez pensé à ce que vous aimeriez que les autres fassent pour vous si vous étiez à la place de ces infortunés, n’est-ce pas ? J’ai une question : si nous sommes capables d’agir ainsi sous le fouet de l’horreur, de la compassion, de la peur, de ce que vous voulez, pourquoi ne pas agir pour prévenir cela ?

Qu’est-ce que vous pouvez faire vous, en tant que membre de la société civile ou militaire ?Le Disrupteur

Pourquoi Eseka s’est-il produit ? Ne demandons pas les réponses, exigeons-les. L’on peut refuser une demande, une exigence n’offre pas d’autre choix que de la satisfaire. Exigeeeer ? A qui ? Au gouvernement de Biya ? Au groupe Bolloré Tout-Puissant ? Regardez vos enfants. Votre femme assise à côté de vous. Votre mari qui lit le journal tranquillement. Votre grand-mère qui s’évente. Maintenant, imaginez-les le corps coupé en deux par du métal froissé par un autre “Eseka” et dites-moi, quel prix accordez-vous à leur vie ?

Quand vous aurez trouvé, j’en ai une autre en stock, “qu’est-ce que vous pouvez faire vous, en tant que membre de la société civile ou militaire ?” J’ai des tonnes d’idées qui n’impliquent pas de descendre dans la rue pour se faire fusiller.

Cet article est un article du dossier Réflexions autour du déraillement du 21 octobre 2016 à Eseka au Cameroun

Photo : Le Monde

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