Vente d’esclaves en Libye : ce qu’il faut faire ici et maintenant !

ssolutions contre l esclavage en libye
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Photo : RFI

Depuis quelques jours, la question de la vente d’immigrants clandestins comme esclaves en Libye fait un tollé. Je dois avouer que je ne me suis pas attardée sur les appels à manifestation, les vidéos de personnes connues ou non exprimant leur indignation et les nombreux tweets pleins de colère. J’écoutais les conversations autour de moi et je faisais rapidement défiler mes fils d’actualité sur les réseaux sociaux à la recherche de deux choses de la part des citoyens qui s’exprimaient sur la question. J’ai bien dit citoyens, et non pouvoirs publics.

J’ai fini par trouver ce que je cherchais. Une geste concret et une explication claire de ce qui doit être fait aux niveaux nationaux, un plan d’action. Le geste concret a été posé par Maureen Ayité, la Béninoise derrière la marque de vêtements Nanawax. Pour savoir de quoi il s’agit, rendez-vous sur la page Facebook d’EC (vous feriez bien de vous y rendre, surtout si vous connaissez des gens en Libye qui veulent rentrer, mais qui n’en ont pas les moyens), car cet article est dédié au second élément : le plan d’action.

Vous connaissez sans doute Fary Ndao, ce jeune sénégalais aux prises de positions tranchées. Si ce n’est pas le cas, alors je vous invite à le lire sur ses différents réseaux, notamment Facebook et Twitter. Pourquoi la publication de Fary sur son compte Facebook m’a interpellée ? Parce qu’elle remet au centre ce qui doit l’être. L’esclavage n’est pas une cause, mais une conséquence d’un problème qui se trouve partout sauf en Libye, et le tapage médiatique n’est pas une solution concrète. De son texte j’ai ressorti 5 grands axes agrémentés de ses commentaires ou des miens (en italique).

1- « Des marchands arabes qui vendent des Noirs ou les traitent comme des sous-hommes ça fait 1000 ans que ça dure. Une fois que l’on sait cela, que ce racisme et cette inhumanité mercantile existent depuis longtemps, il faut s’occuper principalement de la source qui continue à fournir des esclaves aux marchands. »

Les razzias – attaques soudaines de guerriers arabes en terre négro-africaine pour enlever des esclaves – n’existent plus depuis quelques siècles. Personne, en 2017, ne vient prendre de force des jeunes négro-africains dans nos pays. La source qui alimente les marchés de traite humaine est désormais interne : c’est parce qu’on gère mal nos pays, qu’on les pille et qu’on y bafoue les droits humains que les gens s’en vont.

Soit le jeune africain veut quitter son pays par découragement absolu (il sait qu’il peut mourir en traversant le désert mais il y va quand même) car presque tout est accaparé ou mal géré par les élites prédatrices, soit il le quitte parce qu’il veut fuir des persécutions d’origine ethnique, politique etc.

2- « J’ai fait mon choix et il consiste à agir le plus possible sur les causes internes. Je souhaite que nous traitions la cause et non les symptômes. C’est un travail plus ingrat, plus difficile, moins spectaculaire mais hautement nécessaire. »

Réclamer ou mettre en oeuvre nous mêmes la gouvernance économique rigoureuse et l’intransigeance par rapport aux libertés ici, assurer la protection des minorités ici, lutter pour le respect non-négociable de la Démocratie ici. C’est tout cela qui, pour moi, tarira la source de nos malheurs et de celui de ces jeunes hommes-marchandises, ces êtres-objets. C’est ici et ici seulement que nous pouvons agir.

3- « L’indignation diplomatique, humanitaire ou digitale est salutaire mais elle est, convenons-en, inefficace. »

Personnellement, elle me fatigue. Mon cas de jeune urbain africain privilégié importe bien peu face à ce que peuvent vivre ces jeunes noirs vendus aux enchères mais je suis fatigué. Fatigué par la société qui émerge de son “sommeil” après avoir gardé pendant longtemps un silence complice ou de complexe par solidarité religieuse alors que des atrocités sont commises quotidiennement envers les noirs dans les pays arabes. Fatigué par les condamnations de gouvernements qui gèrent mal leur pays ou celles d’organisations internationales qui n’ont jamais rien fait de sérieux pour y mettre fin.

4- « Je suis fatigué par les activistes qui “découvrent” la traite car “l’odieuse chaîne occidentale” CNN en parle. »

Biram Dah Abeid se bat depuis des années en Mauritanie contre l’esclavage des Noirs dans l’indifférence totale. Tout cela devient usant pour moi. Peut-être est il nécessaire d’avoir des sentinelles pour s’indigner mais j’ai appris à devenir réaliste sur un sujet en particulier : le monde est malheureusement fait d’antagonismes culturels. Les préjugés multi-séculaires sont là, profondément ancrés jusque dans les terminologies et les imaginaires (“q’hal”, “abid”, “q’mar”). Et nous ne les changerons pas. 1500 ans d’Islam n’ont rien changé, 50 ans de coopération internationale non plus, les vagues d’indignation encore moins, et les appels à l’amour entre peuples n’ont malheureusement jamais prospéré.

« Il faut noter qu’il est difficile d’identifier vraiment qui est ivoirien et qui ne l’est pas. En effet, ceux qui décident de se lancer dans cette traversée périlleuse détruisent la plupart du temps leurs pièces d’identité ou circulent avec de faux papiers. »

5- « C’est seulement en respectant pleinement nos concitoyens ici, en bâtissant une vraie justice indépendante, en étant intransigeant sur le pillage et le gaspillage de nos deniers publics et en sacralisant l’humain ICI que nous éviterons à ces milliers de jeunes de partir et d’être traités comme des animaux là bas. Telle est ma conviction. »

L’indignation est nécessaire. Mais lorsqu’elle ne va pas au-delà de l’accès de colère ou ne se focalise pas sur les points importants mais plutôt sur les dommages, elle est inutile. Nombre des actions menées suite à ces révélations s’avéreront peu fructueuses sur le long terme. La première action a été posée, des gouvernements ont affrété des avions pour ramener sur les territoires des immigrants clandestins. Mais que trouveront-ils à leur retour ?

La même situation fuie, parfois malgré la détention d’informations fiables sur les conditions des voyages clandestins, leur tend les bras. Des programmes d’insertion ou de réinsertion sont-ils prévus ? Tous ces jeunes qui comme eux ne rêvent que de l’eldorado européen au péril de leur vie verront-ils leur situation changer aujourd’hui ou demain au point de vouloir rester dans leur pays ?

J’ai bien peur que nous soyons une fois de plus face à des « actions camouflages » qui au final ne mèneront à rien. C’est à ce moment que le rôle des citoyens est important. Tout repose entre les mains de nos dirigeants tout comme entre les nôtres. Allons au-delà de l’indignation et des applaudissements face à des actions qui ne porteront aucun fruit sur le long terme. Exigeons une reddition des comptes sur les points défaillants qui ont mené à cette situation : la mauvaise gouvernance, le caractère bancal de nos systèmes éducatifs et les taux affligeants de chômage.

Dans un cadre plus personnel, cultivons le respect de l’humain, la solidarité et l’apport d’un changement à tous les niveaux dans un système social qui est notre responsabilité avant d’être celle de qui ou de quoi que ce soit d’autre.

 Et vous, que pensez-vous des révélations faites par CNN sur cette traite moderne des esclaves, et que proposez-vous comme solution durable ?
  • Befoune

    Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

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