Lettre ouverte aux Camerounais : ne soyons pas des spectateurs de l’histoire !

crise anglophone cameroun
4 minutes approx.

Photo : Yapee

Chères et Chers compatriotes,

Depuis octobre 2016, notre pays traverse une profonde crise. Une situation que bon nombre d’entre nous ont minimisée, comptant sur la toute-puissance de ceux qui nous gouvernent à maintenir la « pseudo-paix » avec laquelle nous nous voilons la face chaque jour. Ce qui paraissait être de petites grèves d’avocats, d’enseignants, d’étudiants, se montre sous un jour violent.

Les racines du « problème anglophone » remontent à 1972 lorsque par un référendum, la forme de l’Etat a été changée, passant de la Fédération à l’Etat unitaire. Dès lors, le pouvoir a été centralisé et certains Camerounais sont devenus des citoyens de seconde zone, étant donné que comme le dit l’ancien Gouverneur des deux régions concernées, David Abouem A Tchoyi, « Les promesses faites pendant la campagne pour le ‘Oui’ au référendum et qui avaient déterminé un grand nombre d’électeurs à voter dans ce sens le 20 Mai 1972, ont à peine été respectées ».

Soyons honnêtes : nos frères anglophones sont marginalisés. A cette réalité, certains ont souvent rétorqué que d’autres populations au Cameroun subissent les mêmes affres. Mais je tiens à préciser qu’en 1961, ce ne sont pas les Bassa, Bamileke, Beti, Pygmées et autres qui sont allés à la table des négociations. Il s’agissait du Cameroun français et du Cameroun britannique. Cela signifie qu’il existait deux systèmes de gouvernance, deux systèmes éducatifs, deux systèmes juridiques, deux cultures, donc deux Peuples bien distincts. De ce fait, dire qu’il n’y a ni Francophones, ni Anglophones, – à mon humble avis – c’est nier l’Histoire. En 1961, nos concitoyens des régions anglophones ont choisi de se joindre au Cameroun français, alors qu’ils auraient pu rejoindre le Nigéria. Ne l’oublions pas. Nous devons prendre en compte ces deux réalités si nous voulons vivre ensemble.

C’est bien dommage que nos programmes scolaires survolent l’Histoire du berceau de nos ancêtres. Je pense fermement que, si l’Histoire du Cameroun était enseignée comme il se doit, nous nous sentirions plus concernés par le sort de nos frères et sœurs des régions anglophones.

Il est encore plus regrettable que nous continuons à minimiser la guerre qui ravage les villages et les populations de cette partie du pays. Et je trouve dangereux qu’un grand nombre d’entre nous ne soit pas informé de ce que vivent nos frères et sœurs installés dans cette zone : villages incendiés, tirs sur des civils non-armés, tortures, etc. Le pire, c’est que ces exactions ne sont pas perpétrées par les sécessionnistes mais par notre propre armée ! Par ailleurs, je ne nie pas les actes de certains esprits malveillants qui obligent les populations à observer les villes mortes et qui ont brûlé plusieurs écoles. Des innocents se retrouvent entre ces deux feux.

Est-ce cette unité que nous avons célébrée le 20 Mai dernier ? Peut-on être unis lorsque nos frères et sœurs sont tués impunément ? Peut-on être unis en marginalisant nos compatriotes ? Quelle est cette unité que nous reconnaissons uniquement un jour sur 365 ?

Chères et chers Compatriotes,

Il est temps que nous fassions des efforts dans le sens de cette « unité dans la diversité » que nous prônons tant. Il est temps que nous soyons solidaires des populations qui souffrent dans les régions anglophones. Cela commence par l’intérêt que chacun d’entre nous doit porter à la situation problématique. Renseignons-nous auprès de nos amis, collègues ou connaissances originaires des régions concernées ou qui y ont de la famille. En faisant cela, nous prendrons connaissance de la version non-officielle de l’Histoire.

Envoyons des messages d’amour et non de haine à nos compatriotes de ces régions car nombreux/ses sont ceux/celles qui vivent dans la tourmente : perte d’un être cher, manque de revenus car l’économie est à terre, perte de logement vu que leurs habitations ont été détruites par l’armée, sentiment d’humiliation / de solitude / d’incompréhension. En continuant d’afficher notre indifférence, notre tribalisme, notre haine, nous encourageons certains de nos frères et sœurs modérés à rejoindre les rangs des sécessionnistes.

J’espère que mon message ouvrira les cœurs et les yeux les plus fermés. N’oublions pas les paroles de notre bel hymne : « Que tous tes enfants du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest soit tout amour. Te servir, que ce soit leur seul but ». Mon vœu le plus cher est que ces paroles s’inscrivent profondément dans nos cœurs et se matérialisent dans nos actes. Sachons que « Pour que le mal triomphe, seule suffit l’inactivité des hommes de bien ».

Ne soyons pas des spectateurs de l’Histoire. Agissons et œuvrons pour que nos enfants héritent d’un pays de paix et d’unité dans la diversité.

Que vive le Cameroun !

  • Alice Malongte

    Alice est Camerounaise. Elle a la conviction que seule la conscientisation des masses permettra aux Peuples Africains de prendre le pouvoir sur leurs dirigeants.

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  • Alice Malongte

    Monsieur Samba,

    J’ai le plaisir de lire votre commentaire et je prends note de vos remarques qui me permettront de poursuivre la réflexion.

    Cependant, j’aimerais m’appesantir sur les solutions proposées par le gouvernement. Pensez-vous réellement qu’elles sont efficaces ? À mon humble avis, ce sont des solutions de façade car elles traitent le problème en surface.

    Il ne s’agit pas d’un banal problème de bilinguisme, c’est-à-dire d’anglophones qui se plaignent que les francophones ne parlent pas anglais. Non. Le problème est plus profond:structure de l’Etat, notre rapport à l’Histoire, la construction de notre Nation et la prise en compte des identités dans l’unité.

    Je pense que l’on peut mieux faire.

    • Luc Dieudonné Samba

      Chère Alice,

      Il ne fait aucun doute que les solutions proposées et mises en place par le gouvernement font office de “calmants” dans l’escalade de la crise; question de montrer qu’ils sont sensibles aux revendications légitimes des manifestants.Cela est une lecture qu’on peut légitimement avoir lorsqu’on a saisi le type de gouvernance auquel nous avons affaire ici.

      Seulement voilà: Il demeure que l’efficacité d’une institution, d’une loi ou d’une mesure mise en place (même malicieusement) par un gouvernement ou le legislateur, ne relève pas uniquement de ces derniers.En effet le citoyen lambda,la société civile, les groupes de réflexions et tous les acteurs politiques (pour ne pas parler l’opposition) ont le devoir de mettre en place des mesures de suivi visant à relever les insuffisances des solutions apportées par le gouvernement, ce en vue d’amélioration.

      Dans le cas d’espèce qui a évalué ces mesures? Qui en a fait un audit ? Qui s’est assuré de ce que le minimum (parce que je suis d’accord que ces mesures ne sont pas suffisantes) que ces mesures auraient apporté soit produit à 100%, que ce ne soit pas ainsi un nouveau moyen pour des fonctionnaires véreux de profiter des biens du contribuable?

      “On peut mieux faire” effectivement mais qui donc est ce “on”?

      Alors oui la forme de l’Etat est remise en cause et selon vous là est le débat.Mais une loi sur la décentralisation existe depuis des années et encore une fois personne n’a daigné suivre. Il me semble incohérent de ne pas suivre l’éducation d’un enfant dès sa naissance et venir se plaindre de l’homme qu’il est devenu.

      L’action politique ou citoyenne exige une proactivité que très peu (et encore c’est un euphémisme) de camerounais arrivent à saisir ou pratiquer. L’émotion n’a pas de place là où l’objectivité exige un domicile.

      Bien à vous.

  • Luc Dieudonné Samba

    Bonjour Mlle Malongte.

    J’applaudis l’objectivité de l’article et vous félicite par la même occasion pour votre ouverture d’esprit, la diversité de perspective étant promesse de vérité.

    Je suis cependant à chaque fois un peu déçu par le fait qu’à chaque fois qu’on évoque le problème anglophone,les dispositions institutionnelles et juridiques prises par le pouvoir en place ne soient jamais évoquées; ces dispositions ( Comission Mafany, section anglophone a l’ENAM etc…) sont effectives mais ne sont malheureusement suivies par personnes.Cela aurait pourtant été la base d’un debut de dialogue effectif (avec la libération de certains activistes de la crise).

    Les messages d’amour c’est bien (je suis chrétien) mais ce serait parfait d’attaquer le problème “au sol” comme on dit chez nous.

    Bel article.

    Cordialement.

    Luc.

    • Alice Malongte

      Monsieur Samba,

      Je prends note de vos remarques qui m’aideront sûrement à poursuivre la réflexion.

      J’aimerais savoir ce que vous pensez des solutions proposées par le gouvernement. En ce qui me concerne,je ne m’y attarde pas parce que je pense que le gouvernement propose des solutions de surface. Les racines du problème sont connues (l’ancien gouverneur Abouem À Tchoyi les a exposées dans un bel article). Mais les solutions proposées ne sont pas adoptées.

      Il ne s’agit pas d’un simple problème de bilinguisme, de francophones qui ne parlent pas l’anglais. Il s’agit de la structure de l’Etat, de notre rapport à l’Histoire, de la construction de notre Nation. Et je pense qu’on peut mieux faire.

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