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Photo : Afrik Nouvelles

Ça y est, les premiers ordinateurs PBHev (Paul Biya’s Higher Education Vision), annoncés en 2016, sont arrivés au Cameroun en décembre 2017, et leur distribution a commencé. Et elle été suivie de près par les premières polémiques, dues en grande partie à la très mauvaise communication du gouvernement camerounais autour du projet.

Cependant, disons-le tout net, la communication est très loin d’être le seul problème avec ces 500.000 ordinateurs. Contrairement à ce qu’ont affirmé les deux étudiants l’ayant reçu dans leur vidéo, le projet n’a pas seulement été mal conduit, il a également été mal pensé dès le départ, pour les raisons qui sont présentées ci-après.

Passons sur les affirmations erronées des universitaires sur la capacité des disques durs de ces appareils ou sur la chaleur qu’ils produisent, passons également sur le fait que la dépense pour leur achat a été investie en entier dans l’économie chinoise. Tout cela a déjà été largement commenté. Intéressons-nous à cinq autres points qui font que ces ordinateurs seront très loin d’avoir l’impact annoncé au Cameroun.

1- Le capital humain

ordinateurs pbhev cameroun
Les PBHev dans l’usine chinoise dans laquelle ils ont été fabriqués. Photo : Ministère de l’Enseignement supérieur

De nombreux observateurs l’ont noté pour le regretter, le montant de l’achat des ordinateurs PBHev a été investi en totalité dans l’économie chinoise. Ce que l’on a moins souvent dit par contre, c’est que ce montant est investi en totalité dans le matériel. En écoutant les discours des responsables du projet sur les prochaines étapes, on constate qu’il est surtout question d’installer la fibre optique sur les campus. Tout est donc investi dans le matériel.

Or, il se trouve que ce ne sont pas les machines qui développent un pays, ce sont les personnes. Des personnes bien formées, qualifiées, motivées, honnêtes, en bonne santé physique et mentale, et qui constituent ce que l’on appelle le capital humain. Le matériel étant simplement un outil entre leurs mains expertes. Incidemment, mettre un ordinateur dans les mains d’un étudiant et s’attendre à ce que cela le transforme comme par magie en Einstein est illusoire.

Il y a plusieurs autres questions à se poser : qu’est-ce qu’il mange ? Où est-ce qu’il habite ? Comment est-ce qu’il se déplace de là jusqu’au campus ? Dans quelles conditions suit-il ses cours ? Comment est-ce qu’il se soigne ? Ces questions permettent d’identifier un certain nombre de points sur lesquels il aurait également été nécessaire d’investir, l’un des plus importants étant la condition de l’enseignant d’université. Ceux qui sont passés par une université camerounaise, Yaoundé I campus de Ngoa Ekelle dans mon cas, savent de quoi il est question.

Des questions liées à la formation des bénéficiaires sont également centrales : qu’est-ce que les étudiants vont pouvoir faire avec ces ordinateurs ? L’idée sous-jacente, au risque de me répéter, étant qu’un ordinateur connecté à Internet n’est qu’un médium, utilisé entre autre pour accéder à du contenu. Quel contenu donc ? Cours ? Travaux dirigés ? Travaux pratiques ? MOOC ? Librairies en ligne ?

Contrairement à une croyance populaire, Internet n’a pas changé les lois de la physique. Il est toujours plus difficile d’accéder à un contenu géographiquement éloigné qu’à un contenu plus proche. Par conséquent, il aurait également été bienvenu d’investir dans des solutions pour rendre les contenus dont les étudiants ont le plus souvent besoin disponibles directement sur les campus, dans ce que l’on appelle un Intranet. Cette solution aurait l’avantage de réduire de façon considérable la facture Internet des étudiants et des universités.

 

2- La loi de l’embêtement minimum

ordinateurs pbhev cameroun
Photo : TIC Mag

Elle est moins connue que sa cousine, la loi de Murphy, pourtant elle est presqu’autant, sinon plus souvent utilisée. Sa stipulation est simple : en face de plusieurs options, on choisira celle qui nous embête le moins. Cela marche bien lorsque le choix de l’une ou l’autre option est sans grande conséquence, ou encore  lorsqu’on est assuré de pouvoir assumer lesdites conséquences, quelles qu’elles soient. Ce n’est clairement pas le cas lorsqu’on planifie l’avenir d’un pays.

Pourtant, c’est de toute évidence la loi qui a guidé le gouvernement du Cameroun. A bien y regarder, le projet PBHev a simplement consisté à emprunter de l’argent à la Chine, à remettre cet argent à une entreprise chinoise pour fabriquer les ordinateurs, et à les attendre au Cameroun. Il aurait été impossible de faire plus trivial, et impossible de trouver une solution qui requiert moins d’effort.

Existait-il d’autres solutions ? Oui, plusieurs. Seulement, elles auraient demandé d’en faire beaucoup plus.

On aurait par exemple pu imaginer de multiplier les salles informatiques équipées et connectées sur tous les campus, de sorte qu’un étudiant ait toutes les chances de trouver un poste libre chaque fois qu’il en a besoin. Le plus important, c’est que tous les étudiants aient accès au matériel informatique, pas forcément qu’ils en soient propriétaires. Cela aurait demandé de trouver, voire de construire ces salles, d’y installer ces machines, de trouver du personnel pour les gérer au quotidien, et en assurer la sécurité et la maintenance. Trop compliqué, et trop long à mettre en place. Lancé en 2016, au Cameroun, on aurait peut-être eu du mal à avoir les premières salles livrées avant 2018.

De même, on aurait pu imaginer de créer localement une entreprise pour fabriquer (ou monter) ces ordinateurs, à l’image de ce qu’ont fait le Rwanda et la Côte d’ivoire, à des coûts bien moindres. Pour la connexion Internet, négocier des tarifs préférentiels avec les opérateurs de téléphonie mobile, les fournisseurs d’accès Internet et, pourquoi pas, les accompagner dans la création de points d’accès Internet publics, des hotspots Wifi, sur les campus et même ailleurs, pour faciliter l’accès à Internet aux étudiants. De même, cela aurait demandé de prévoir, planifier, calculer, gérer, sur plusieurs sites répartis dans tout le pays, et sur plusieurs années. Trop compliqué, et trop long à mettre en place.

 

3- L’injustice et l’arbitraire

ordinateurs pbhev cameroun500.000 ordinateurs, c’est suffisant pour en avoir un pour chaque étudiant camerounais. Dit comme ça, on a du mal à voir où se trouverait l’injustice. Mais projetons-nous juste neuf mois plus tard, à la rentrée académique prochaine. De nouveaux étudiants arrivent dans tous les campus du pays. Pas d’ordinateurs PBHev pour eux. Parce que non, la distribution de ces ordinateurs n’aura pas lieu chaque année. D’un autre côté, d’autres étudiants vont quitter les universités, parce qu’ils ont eu leur diplôme et vont chercher du travail, parce qu’ils arrêtent leurs études, ou encore parce qu’ils vont les continuer sous d’autres cieux. Ceux-là par contre, s’en iront avec leurs précieux PBHev.

On se retrouvera donc dans une situation où des ordinateurs achetés pour des étudiants seront en possession de gens qui ne seront plus étudiants, tandis que des étudiants n’en auront pas. Si à ce moment on se pose la question de savoir pourquoi certains étudiants ont un ordinateur PBHev et d’autres pas, la seule réponse est la chance, ou la malchance, selon les cas. Autant dire qu’il n’y en a aucune de logique, et du coup, un sentiment d’injustice de leur part serait plus que légitime.

 

4- Le stockage sur le cloud

ordinateurs pbhev camerounAu gouvernement du Cameroun, on est manifestement au courant que 32 Go, c’est petit. Alors, on a trouvé la parade qui consiste à ajouter gratuitement du stockage supplémentaire sur le service OneDrive de Microsoft. Ce service va permettre aux étudiants de stocker leurs fichiers sur Internet, et d’y avoir accès plus tard non seulement sur les ordinateurs PBHev, mais aussi sur d’autres ordinateurs et sur divers autres terminaux.

Théoriquement, ça a l’air d’être une bonne idée. Mais il y a un seul hic, c’est que ça ne fonctionne pas sans Internet. Pour ouvrir un fichier ou pour l’enregistrer, il faut une connexion Internet. Passons sur la qualité de l’Internet au Cameroun, qui seule pose déjà un sérieux défi à une utilisation régulière. Passons sur le prix de l’Internet au Cameroun, qui n’est pas forcément à la portée de tous les étudiants.

Il se trouve que l’un des principaux facteurs d’indisponibilité d’Internet au Cameroun, c’est … le gouvernement. Oui, qu’il s’agisse de l’opérateur historique qui garde le monopole sur la fibre optique et peut décider unilatéralement de la couper pour régler ses différends, du ministère de tutelle qui peut supprimer brutalement la licence d’un opérateur et le pousser à la fermeture, ou du gouvernement lui-même, qui espère régler par ce moyen des tensions socio-politiques.

Le hashtag #BringBackOurInternet sur Twitter nous rappelle encore que l’accès à Internet est toujours restreint dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du pays, rendant de fait inutilisable le service OneDrive pour les étudiants des universités qui s’y trouvent.

Il y a tout de même une certaine ironie à voir un gouvernement si prompt à couper la connexion Internet à deux régions sur les dix qui constituent son territoire, ou à un opérateur mobile sur les quatre présents sur son territoire (et pas le moindre) proposer l’utilisation à une si grande échelle d’une technologie qui requiert une connexion Internet permanente et de qualité.

 

5- La dernière technologie

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Photo : Digital Trends

Le ministre et les autres responsables du Ministère de l’Enseignement supérieur l’ont dit et redit, les disques durs SSD des ordinateurs PBHev sont de la dernière technologie. Ils ont tout à fait raison, mais aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a là un gros problème.

Lorsqu’on doit choisir une technologie pour résoudre un problème, le choix doit toujours se porter sur la technologie la mieux adaptée à la situation des utilisateurs. Ce n’est pas forcément la dernière technologie, ou la technologie à la mode. Dans le cas particulier des ordinateurs PBHev, la dernière technologie n’est certainement pas la plus adaptée.

Tout d’abord, les 32 Go, ou plus précisément les 15 Go disponibles, sont largement insuffisants pour installer certains logiciels qui peuvent être nécessaires aux étudiants, étant donné que le stockage supplémentaire sur Internet ne peut pas être utilisé pour cela. En informatique par exemple, un étudiant ne pourra pas installer toutes les options du logiciel Visual Studio 2017 de Microsoft pour apprendre à créer des programmes. On peut en dire de même pour certains logiciels spécialisés dans d’autres domaines. Dire qu’un étudiant n’a pas besoin d’autre chose que Office 365, c’est mal connaître ses besoins.

Ensuite, la rapidité des disques SSD par rapport aux HDD, qui justifie leur prix plus élevé, n’est pas vraiment utile pour un étudiant. Les quelques secondes de plus au démarrage, et les fractions de secondes de plus chaque fois qu’un fichier est ouvert ou enregistré ne nuisent pas du tout à une utilisation confortable d’un ordinateur avec un disque HDD. De nombreux professionnels dans tous les pays du monde utilisent encore chaque jour des ordinateurs avec cette technologie sans que cela n’affecte leur productivité. D’un autre côté, au Cameroun le temps gagné grâce à la rapidité du disque dur SSD sera largement perdu à attendre les transferts des fichiers que l’on sera obligé de stocker en ligne avec OneDrive, à cause du manque d’espace disque en local.

Il aurait donc mieux valu donner aux étudiants des disques durs HDD de 500 Go plutôt que des disques durs de 32 Go, d’autant plus que cela aurait coûté le même prix. 500 Go, c’est largement suffisant pour couvrir les besoins d’un étudiant.

Alors quels résultats peut-on attendre en choisissant aléatoirement des étudiants pour bénéficier de ce fameux « don », quand bien même ils seraient 500.000 ? Ou encore en investissant une somme aussi colossale dans des appareils dont la durée de vie dépassera difficilement les deux ans, et dont une partie est d’office superflue parce que beaucoup d’étudiants possèdent déjà un ordinateur ?

  • Thierry Feuzeu

    Thierry est un informaticien camerounais. Il est porteur du projet Africa News Hub, qui veut aider les sites d information africains à atteindre une plus grande audience. Passionné d Open Source, il contribue également à plusieurs autres projets.

  • Show Comments (1)

  • Dongmo Joël

    La réalité telle que décrite par cet excellent article porte le gouvernement au comble du ridicule. La plupart des camerounais ont surement encore à l’esprit la mine satisfaite et triomphatrice du ministre Fame Ndongo qui pensait surement faire “un gros coup”… Je ne serai pas surpris que les cerveaux de cette opération de campagne électorale soient en train de se dire “quelle bande d’ingrats”!!!

    Malheureusement, encore une fois, on est obligé de constater que la planification semble hors de la portée des dirigeants camerounais, je ne parle même pas de l’intérêt général…

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