féminisme a l africaine

J’aurais aimé être féministe

6 minutes

Je ne suis pas féministe, je n’ai jamais prétendu l’être. Je ne suis toutefois pas contre le féminisme. J’essaie de comprendre le mouvement, je pose des questions chaque fois que j’ai la possibilité d’échanger avec une ou un féministe. En réalité, j’aurai aimé être féministe. J’aurai aimé revendiquer, me battre, faire entendre ma voix. Mais je ne me reconnais pas dans ce combat, il ne touche pas la femme que je suis.

Le féminisme, si j’ai bien compris, est en résumé le combat des femmes (et des hommes) pour l’égalité des droits et des chances. Les féministes se battent pour que la femme soit l’égale de l’homme, pour l’émancipation de la femme dans tous les domaines. Le discours des grandes figures africaines du féminisme telles que Chimamanda Ngozi Adichie du Nigéria ou encore Fatou Kiné Camara du Sénégal est plein de bon sens et pousse à  la réflexion. Les tares sociales dénoncées sont transversales et presque toujours communes à tous les pays. Les féministes ne devraient pas se limiter à ces causes “générales”. Au lieu d’être interprété à l’envi, sacralisé et dogmatisé, ce discours devrait être adopté et adapté, contextualisé.

Le féminisme est devenu un problème entre la femme et l’homme, et surtout la femme et son mari.Befoune

La première raison pour laquelle je revendique le fait de ne pas être féministe est l’interprétation que beaucoup d’adhérentes font du discours féministe, en particulier en Afrique (mes observations portent majoritairement sur ce continent). Vous me direz que leurs idées travestissent la cause et ne la représentent pas, je vous dirai que j’ai appris durant mes études de langue que l’usage fait la norme. La cause est associée aux arguments les plus souvent entendus. Le féminisme est devenu un problème entre la femme et l’homme, et surtout la femme et son mari. On en a fait une querelle de ménage. Mon mari doit me faire à manger… Mon mari doit faire la vaisselle… Je travaille moi aussi, je suis moi aussi fatiguée lorsque je rentre du bureau le soir…

La deuxième raison pour laquelle je ne suis pas féministe est le fait que je n’observe aucune contextualisation du combat. Il est certes noble, mais en temps que femme africaine et camerounaise, il  ne me convainc pas. Les causes générales décriées restent les seules combattues. Au Cameroun par exemple, j’entends beaucoup parler de leadership féminin, une cause dont je ne nie pas l’importance. Je n’entends toutefois pas parler de la condition des veuves. Les rites de veuvages sont très difficiles dans certaines tribus du pays. La veuve est parfois obligée de dormir à même le sol pendant des semaines. Elle n’a pas le droit de prendre de douche et est à peine nourrie. Elle ne reçoit pas de visite. On lui rase parfois la tête avec des objets tranchants et dangereux, lui ôtant ainsi un des principaux signes de féminité chez nous, les cheveux. Les hommes ne subissent pas le même sort.

Le féminisme chez nous semble éviter de s’attaquer aux traditions, pourtant une des causes principales de la marginalisation de la femme africaine. Les revendications sont d’ordre général et relèvent beaucoup plus des droits humains que de la véritable condition de la femme dans nos pays.Befoune

Après le décès de l’époux, la veuve est parfois sortie de force de la maison et tous les biens lui sont retirés car ils appartiennent au mari, et donc à sa famille. Elle est laissée sans le sou, et les enfants sont à sa charge. Il arrive  même qu’elle soit donnée en héritage à un des frères de son défunt mari, qu’il soit déjà marié ou non.

Je n’ai pas non plus entendu parler des épreuves à mes yeux ridicules que doit subir la future mariée pour prouver qu’elle sera une bonne femme. Dans la tribu Bassa’a par exemple, l’épousée est soumise au test du “mets de pistache”, un mets assez compliqué à cuisiner en grande quantité. Si le mets ne cuit pas entièrement, il est “évident” que la future épouse sera une mauvaise femme, et ce qualificatif la suivra toute sa vie. Le cas des jeunes filles mariées de force aux chefs de village n’est pas non plus abordé, tout comme celui des enfants aux seins écrasés pour que leur poitrine n’attire pas les hommes. Les filles mères, marginalisées et abandonnées par leur famille ne revient pas souvent dans les discussions.

Le féminisme dans nos contrées semble avoir acquis au fil du temps les caractéristiques des discussions de salon : en raison de la dogmatisation des points de vue des leaders du  mouvement, les mêmes sujets sont battus et rebattus au point où ils perdent leur sens et sonnent creux.Befoune

Au Sénégal, je n’ai pas entendu parler de la lutte pour la cause des femmes non mariées. Quelque soit son statut social, la femme n’a de valeur que si elle est mariée. Sa voix ne peut porter et ses avis ne peuvent êtres considérés que si elle a été “validée” par un homme, donc épousée. Elle est inférieure et soumise à ses cadettes si elles ont été mariées avant elle. Le cas de la femme non mariée n’en est qu’un parmi tant d’autres, et ces exemples ne sont que quelques illustrations parmi tant d’autres à travers l’Afrique.

Le féminisme dans nos contrées semble avoir acquis au fil du temps les caractéristiques des discussions de salon : en raison de la dogmatisation des points de vue des leaders du  mouvement, les mêmes sujets sont battus et rebattus au point où ils perdent leur sens et sonnent creux. La discussion est rejointe par des personnes qui n’ont aucun argument, mais qui veulent prendre part à un échange sur un sujet qui fédère le plus grand nombre. Il semble également éviter de s’attaquer aux traditions, pourtant une des causes principales de la marginalisation de la femme africaine. Les revendications sont d’ordre général et relèvent beaucoup plus des droits humains que de la véritable condition de la femme dans nos pays.

J’aurai aimé être féministe mais, jusqu’ici, le combat des féministes de chez moi ne semble pas m’inclure. Je ne pense pas que mon cas sera défendu par l’une d’elles s’il n’a rien à voir avec l’excision, l’éducation ou le leadership. Je ne dis pas qu’aucune féministe africaine ne m’a impressionnée par son travail, mais le combat de ces féministes là semble être un combat individuel, un combat qui n’est pas aveuglément dicté par le discours des leaders du mouvement déconnectés des réalités de ces militantes. Elles s’approprient ce discours et le dépassent grâce à la contextualisation. Malheureusement, ces féministes là semblent plus être des exceptions que celles qui font la règle.

Photo : Vice

 

  • Show Comments (11)

  • fanny

    De mon point de vue, il n’existe pas un féminisme mais des féminismes.
    Etre féministe et lutter pour l’émancipation de la femme, n’est pas s’engager dans le combat des autres mais mener son propre combat.
    Ne pas être féministe car les féministes des autres pays ne pensent pas à aider les veuves au Cameroun ou ne pensent pas les combats comme nous, me rends perplexe.
    Je suis féministe car je me sens l’égale des hommes. Nous parlons bien égalité des droits (et devoirs je suppose). Je lutte pour que mes amis arrêtent de voir les femmes comme des biens ou des êtres inférieurs ou des ministres de l’intérieur. Je lutte pour mes mères et mes soeurs qui ne pensent pas pouvoir réussir sans un homme et à qui on a dit que l’homme est (toujours) le plus fort.
    Je lutte pour qu’à travail égale, on puisse avoir le même salaire.
    Etre féministe ne nie pas ma culture. Ne pas reprendre un homme en publique( devant la famille) ne signifie pas que je suis inférieur. Je compte bien donner le fond de ma pensée plus tard.
    C’est lutter contre le formatage de nos garçons, nos hommes. Pour moi c’est ça être féministe.

    • Elle Citoyenne
      Befoune

      “Etre féministe et lutter pour l’émancipation de la femme, n’est pas s’engager dans le combat des autres mais mener son propre combat.”
      Entièrement d’accord!

  • Renjali

    Excellent! Tout à fait excellent. Très belle façon d’aborder ce sujet épineux à juste titre. Car comme tu dit “l’usage fait la norme”, du reste, on reconnait un arbre à ses fruits.
    Il y aurait encore énormément à dire et redire sur ce sujet.
    Merci

  • leyopar

    Les gens se méprennent sur le sens profond de ce terme. Et je pense que tu l’as bien noté. Pour moi il y a beaucoup de diversion et on passe à côté de l’essentiel.

  • willfonkam

    Après avoir lu cet excellent article, je me demande si je dois encore écrire le mien sur le sujet. Parce qu’une bonne partie de mon opinion ressort ici, et c’est tellement bien présenté.

    • Elle Citoyenne
      Elle

      Merci Will. Je pense que tu devrais écrire ce billet, et j’ai déjà hâte de le lire !

  • Kofkan

    J’adhére à tes propos et j’irai plus loin en disant que la plupart de ces féministes ne sont pas prêtes pour ce grand changement (la refonte de la société).
    La religion de certains de mes cousins, n’accepte pas les femmes comme leader Meme pas pour diriger la prière adressée au créateur….Pourquoi???
    Est-ce parce qu’elles ne sont pas aguerries!?

Laisser un commentaire

You May Also Like

civic solidarity safety africa

When the defender feels unsafe: a story of violence and civic solidarity

What about moving toward a society where violence is not considered common and therefore ...

la construction de la pensee au cœur de laction des elites

La construction de la pensée au cœur de l’action des élites

L'action devrait être le résultat d'un cheminement de pensée structuré et réplicable par les ...

développement internet au cameroun

Notre printemps 2.0 au Cameroun

Il faut rendre a Internet la démocratie que le marasme intellectuel et l’opportunisme sociopolitique ...

drame deraillement cameroun eseka

Eseka : un drame de plus ou de moins

Le déraillement qui a eu lieu à Eseka au Cameroun le 21 octobre 2016 ...