Etoudi 2018 : entre pain, sardine et retournements de veste

7 minutes approx.

 Photo : VOA

Le changement ne se fera que par celui de nos propres comportements en tant que petits citoyens.

Lorsque j’ai commencé à bloguer le but n’était pas de pratiquer l’art pour l’art. Il s’agissait pour moi de faire quatre choses : m’informer, analyser l’information, informer et susciter des discussions argumentées autour de cette information.

Rien ne me destinait au blogging. Je me suis lancée parce que j’ai vu d’autres faire. Tout simplement. Dans des pays avec un niveau de liberté d’expression bien inférieur que dans le mien, j’ai vu des jeunes porter des combats à travers le blogging. Je les ai vus se donner pour mission d’informer les populations étant donné l’incapacité des médias publics et privés à le faire, pour des raisons politiques ou pécuniaires. Je les ai vus partager leurs avis et ainsi modeler l’opinion publique pour des changements de grande envergure. Je les ai vus refuser de se taire face aux menaces ou aux promesses d’une vie meilleure.

Je me suis lancée dans le blogging parce que, pour la première fois, j’ai vu des jeunes prendre les choses en main, contourner tous les obstacles et se servir du digital (à l’époque où l’espace ne comportait aucune balise politique) pour dire tout haut ce que les populations évitaient parfois même de se dire tout bas. Il ne s’agissait pas de statistiques, de promesses de tirer parti de la jeunesse, de dividende démographique. Il s’agissait d’une action réelle par les jeunes pour le changement.

Nos pays sont de véritables déserts en termes d’information. Involontairement ou non, les médias peinent à jouer leur rôle. Au Cameroun par exemple, le directeur de la chaîne de télévision nationale, après avoir remercié « La main de Dieu et la plume du Président » d’avoir changé sa vie de manière positive par sa nomination, a promis de faire de la CRTV le tamtam de son bienfaiteur. Ajouté à ceci, la liberté d’expression est un concept aussi opaque que lointain. De toutes les manières, que dire de ce qu’on ne sait pas ?

Un blogueur n’est pas un journaliste, et ne le sera jamais. Beaucoup pensent que c’est une tare, pourtant c’est un atout. Libre de toute contrainte déontologique, le blogueur peut informer tout en donnant son avis sur la situation présentée. Cet avis permet à chaque partie de son audience de s’en faire un elle aussi, qu’elle aille dans le même sens ou dans la direction contraire. Le but n’est pas de se faire encenser pour son illumination. Le but est de susciter de réels débats éclairés. Au fur et à mesure de discussions, les prises de position se consolident et mènent parfois à de véritables actions, aussi minimes soient elles.

Au Cameroun, bien que l’environnement du blogging politique ou non soit plutôt jeune, les blogueurs commençaient à occuper de l’espace. Ils ont une véritable audience et sont suivis par des gens pour qui leurs avis, quel que soit le sujet, a de la valeur. La période électorale représentait une opportunité pour chacun d’entre eux de soulever le débat autour de questions selon son domaine d’intérêt : le secteur culturel n’est pas très valorisé, la place de la femme est encore peu définies par d’autres normes que les normes traditionnelles, l’éducation ne semble pas être au centre des préoccupations…

#Etoudi2018 est la preuve que le digital peut être un canal de rassemblement au Cameroun. Proposé par Edouard Tamba, le hashtag a été adopté par tous pour discuter des questions liées à l’élection présidentielle du 7 octobre.

 

L’initiative Etoudi2018.cm qui a informé les citoyens des enjeux de l’élection avant, pendant et après le scrutin porte le nom de ce hashtag fédérateur afin de ne pas fragmenter l’attention de l’audience : toutes les attentions devaient converger vers Etoudi 2018, et grâce à ce concept, tous les événements et de nombreuses opinions autour du vote sont diffusées et partagées depuis le mois de juillet dernier par une grande partie des jeunes camerounais présents sur les réseaux sociaux. Nous ne pouvons que remercier ceux qui ont donné écho à cette initiative.

Si vous suivez le fil des discussions #Etoudi2018, vous remarquerez les appels au changement. Vous remarquerez aussi les encouragements à se faire inscrire sur les listes électorales, ou encore les incitations au vote et au refus de succomber à l’achat de voix. J’ai été émue de cet élan plus pacifique que patriotique. Sauf que certains qui auraient pu et dû être des têtes de file, certains blogueurs qui auraient pu être plus utiles à leur audience grâce à des informations et des avis sur des questions d’intérêt général ont préféré passer de l’autre côté. Celui du pain-sardine*, comme on le dirait dans les rues de Yaounde.

Dans son dernier article sur Elle Citoyenne intitulé Non, les Camerounais ne sont pas prêts pour le changement, Cyrielle Mbock a abordé la question de la possibilité d’un changement politique au Cameroun. Son propos peut se résumer comme suit : le changement ne viendra que d’un changement de comportement, notre propre comportement en tant que citoyens. Il est dommage de voir des jeunes dont la voix porte plus ou moins loin se laisser acheter par des pouvoirs publics qui n’ont pas hésité à les traiter de terroristes pour polluer l’opinion publique de messages dictés par ceux qui, il y a encore peu de temps, étaient traités d’ennemis du peuple.

Le plus drôle dans tout ceci est qu’ils ont retourné leur veste pour le client le moins fiable et le moins honnête du marché. Vous souvenez-vous de cette vidéo où une jeune fille déclarait être allée au rassemblement d’un parti politique suite à des promesses de paiement ? Elle n’a pas manqué de préciser qu’à la fin du rassemblement, tous ceux supposés payer les participants avaient disparu. Le client semble être le même. Alors…


A quel moment la mangeoire tant décriée est-elle devenue leur objectif ? A quel moment ces jeunes qui se plaignaient du mauvais état des routes, de la piètre qualité de l’enseignement et du surendettement du pays ont décidé de devenir les balafons qui accompagnent le tam-tam national sur des rythmes aussi faux qu’abrutissants ? Que s’est-il passé ? La réponse se trouve certainement dans la raison pour laquelle nos politiques n’hésitent pas à s’enrichir sur le dos courbé et courbaturé du petit peuple.

Je ne suis pas juge de leurs actions. Il n’en demeure pas moins que je reste attristée du fait que des personnes sur qui beaucoup ont compté et qui ont parfois prouvé par des actions concrètes leur engagement pour des causes communes n’ont pas hésité à passer en plein jour du côté obscur pour des intérêts personnels. Ces mêmes intérêts qu’ils accusaient nos dirigeants de mettre au-dessus de tout.

Le changement ne se fera que par celui de nos propres comportements en tant que petits citoyens. Ne demandons pas aux dirigeants de se plier à des exigences auxquelles nous ne sommes pas nous-mêmes prêts à répondre.

*Le pain-sardine fait référence aux pains et aux conserves de sardines distribuées en période électorale aux populations contre leur soutien et vote.

  • Befoune

    Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

  • Show Comments (1)

  • Leonzo

    Bonsoir Mme. Befoune,

    J’ai apprecié la lecture de votre article et la seule remarque que j’aurai, concernant la forme, est celle d’etre plus precise dans votre definition de pain-sardine. A vous lire on peut croire que c’est tous les partis politique qui pratique cet exercice au Cameroun.

    Enfin, concernant le fond.

    Vous voulez le changement au Cameroun que vous depeignez dans votre article sous la forme d’amelioration des conditions de vie sociale.

    Ma question est : en quoi est ce que les “blogeurs” qui ont “change de veste” ne participent pas à l’atteinte de ce même but ?

    N’existe t pas de complementarité dans une approche quelconque d’amélioration des conditions de vie et le “choix” de ces blogeurs ?

    En tout cas merci pour cet essai

    Leonzo

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