état camerounais deception eseka

    L’État camerounais est mal éduqué et nous, ses parents, sommes fautifs

    Cet article est un article du dossier Réflexions autour du déraillement du 21 octobre 2016 à Eseka au Cameroun

    Tout a été dit ou presque concernant le dramatique accident du 21 octobre dernier du côté d’Eseka.

    En attendant les résultats de l’enquête commandée par le président de la République, je souhaite vous conter une autre histoire. Celle de notre culpabilité dans le déroulement dudit évènement.

    Etre parent est un travail à plein temps nécessitant beaucoup de sacrifices : se lever tôt pour préparer les enfants, s’assurer qu’ils ont tout comme il faut pour l’école, gérer leurs colères, faire de son mieux pour qu’ils grandissent et restent en bonne santé… Il s’agit en bref de remplir son devoir tout au long de leur vie. Même rendus à l’âge adulte, les enfants demeurent des enfants pour leurs parents.

    L’État camerounais engendré par nous tous, citoyens, est aujourd’hui à une étape de sa vie où nous, les procréateurs, lui permettons tout. Ce n’est pas ça l’éducation et en cela je suis peiné de le reconnaitre, nous manquons à nos obligations. C’est pourquoi je suis enclin à dire que nous sommes collectivement, d’une façon ou d’une autre, responsables de cette tragédie que nous pouvions devancer. Oui, nous sommes fautifs.

    Ce que mes yeux et oreilles voient et entendent au quotidien me laisse pantois, surtout lorsque certains semblent surpris de certaines catastrophes ou malheurs qui se produisent. Il faut avoir le courage de le reconnaitre : nous négligeons systématiquement le fait que nous vivons en communauté. Ce qui arrive à Pierre devrait me concerner autant que si cela m’était arrivé, pourtant ce n’est pas le cas.

    Combien de petits “Eseka” se produisent tous les jours sans que nous ne nous en soucions ? Combien d’enfants, pères et mères sont passés de vie à trépas du fait de notre complicité et notre mépris des lois ? Complicités criminelles et arrangements égoïstes, des habitudes malsaines ancrées dans notre quotidien.

    L’État camerounais engendré par nous tous, citoyens, est aujourd’hui à une étape de sa vie où nous, les procréateurs, lui permettons tout. Ce n’est pas ça l’éducation et en cela je suis peiné de le reconnaitre, nous manquons à nos obligations.Eric Koumtouzoua

    La liste est longue, je me contente de rafraichir notre mémoire pour la suite de ce billet:

    • Conduire sans ceinture de sécurité semble normal tant aux passagers qu’au conducteur.
    • Boire avant de conduire semble normal.
    • Surcharger les motos, les taxis et même les bus de transport urbain et interurbain semble tout aussi normal.
    • Stipendier pour l’obtention des documents des véhicules (visite technique, etc.) est une pratique courante, donc normale.
    • Rouler à tombeau ouvert au mépris des piétons (enfants, personnes âgées, femmes enceintes, personnes à mobilité réduite, citoyen X) qui souhaitent traverser la chaussée est toléré par les usagers.
    • Rouler avec un véhicule qui clairement n’a plus les garanties fondamentales pour la sécurité des citoyens semble tout aussi normal.

    La liste ci-dessus ne se limite qu’aux transports en raison du drame dont il est question, mais elle peut très bien inclure d’autres domaines : ne pas payer ses impôts, ne pas respecter les normes de construction des bâtiments, ne pas faire son travail comme il se doit, avoir des diplômes ou promotions non méritées, ne pas assister les personnes en détresse…

    Si nous vivons avec si peu de considération pour nous-même et nos semblables, pourquoi espérer que l’État en ait à notre égard? “Eseka” se produit chaque jour, peut-être même plusieurs fois dans la même journée sur toute l’étendue du territoire national. Nous n’en parlons pas parce que nous ne les voyons pas, et nous ne les voyons pas parce que nous avons « abandonné au carrefour » notre droit de regard.

    Si nous vivons avec si peu de considération pour nous-même et nos semblables, pourquoi espérer que l’État en ait à notre égard ?Eric Koumtouzoua

    Tout comme les parents ont des responsabilités envers leurs enfants, les citoyens en ont envers leur État. Et comme tout enfant qui sait tirer parti du désintérêt de ses parents, l’État camerounais s’en sort très  bien parce que nous ne prêtons pas attention à ce qu’il fait. Éviter ou réduire les accidents semblables à celui du 21 octobre revient à prendre nos responsabilités de citoyen envers notre État car, vous l’aurez certainement noté, tous les éléments décriés dans la liste précédente sont tous tolérés par l’État parce qu’acceptés par nous. Oui, tous.

    Notre insouciance et notre ignorance volontaire nous desservent de manière chronique. La première nous sépare des intérêts communs, et la seconde nous met fréquemment hors-la-loi et nous expose à la manipulation. Évidemment, quand les parents ne s’entendent pas, les enfants en profitent toujours. Nos discordes (tribalisme, ethnocentrisme et autres) sont une aubaine pour nos pouvoirs publics. Nous sommes occupés ailleurs. Nous devons éduquer notre État et cela nécessite de la patience, du courage et de la détermination. Nous devons commencer par nous informer pour agir, et cela passe par des points très simples :

    • Lire la constitution et les lois de notre pays,
    • Dénoncer les manquements à ces lois,
    • Obliger ceux qui ont été désignés par nous pour gérer notre destinée à les respecter,
    • Éprouver  de la compassion et de l’amour pour nos semblables.

    Ce chemin  que je propose n’est pas facile à traverser. Changer le comportement d’un enfant à qui on a passé tous les caprices pendant des décennies est une tâche ardue. Dénoncer, alerter, ne pas participer à des actes délictueux, porter secours à autrui a un impact significatif sur l’État. Si une dénonciation ne produit rien dans l’immédiat, un nombre considérable de dénonciations produit des remous sur le long terme. Un enfant qui se sait surveillé est obéissant.

    Quand vient le moment de la sanction, tout enfant se défend. L’État camerounais ne fera pas exception, surtout qu’il dispose d’outils de repression. Il est nécessaire de clarifier la chose ici et maintenant: l’Etat est au service du citoyen, il travaille pour nous, et même le président est à notre service. Comme l’a dit Harry Truman « Le devoir des grands États est de servir et non de dominer le monde ». Notre enfant veut nous faire croire le contraire. Il  « endort »  notre sens de l’observation et du contrôle. Nous devons nous réveiller et avoir une fois pour toute conscience du fait que l’État est l’enfant et nous les parents.

    Il est nécessaire de clarifier la chose ici et maintenant: l’Etat est au service du citoyen, il travaille pour nous, et même le président est à notre service.Eric Koumtouzoua

    Contrairement à la vie réelle où on ne peut changer d’enfant, nous citoyens pouvons changer littéralement de dirigeants après chaque élection si l’envie nous prend. Nous pouvons procéder à un changement complet ou à une évolution progressive en fonction des promesses tenues ou non par les nouveaux élus. Le vote est l’un des moyens à notre disposition pour remettre sur le droit chemin un État têtu, sourd et lent. En attendant ce vote, il faut continuer à soulever les écarts et manquements que nous constatons.

    C’est à travers ces actions que nous réussirons à modeler le comportement d’un enfant qui nous respectera et nous mènera vers cet horizon longtemps promis. Autrement, nous vivrons toute notre vie captifs de notre propre création, car nous avons créé cet État. Il existe une kyrielle de moyens pour ramener un enfant obstiné à la raison, mais avant de les employer, les parents se doivent d’être exemplaires et d’avoir à coeur les objectifs qu’ils souhaitent voir leur progéniture réaliser. L’État ne vit pas sans nous et c’est nous qui mettons l’État au travail. Nous, citoyens, l’avons tellement laissé faire qu’il se croit à présent tout permis. Cette situation doit changer pour le bien-être de tous les Camerounais, quels qu’ils soient.

    Le vote est l’un des moyens à notre disposition pour remettre sur le droit chemin un État têtu, sourd et lent. En attendant ce vote, il faut continuer à soulever les écarts et manquements que nous constatons.Eric Koumtouzoua

    Comme je l’ai mentionné au début, être parent nécessite beaucoup de sacrifices. Que sommes-nous prêts à sacrifier pour voir se réaliser cet idéal de développement qui n’est depuis des années qu’au stade de la planification et qui nourrit nos espoirs toujours déçus ?

    Nous avons besoin de nous développer, nous avons besoin d’une nation forte d’hommes et de femmes fiers comme celle dont rêvait ceux qui se sont battus pour notre indépendance. Que faisons-nous pour transformer durablement l’État camerounais, pour redresser cet enfant afin qu’il fasse les devoirs que nous sommes supposés lui assigner ? A toutes ces questions, je répondrais rien pour l’instant. C’est pourquoi notre part de responsabilité est grande dans la tragédie d’octobre dernier. Tout simplement.

    Note: nos efforts doivent converger vers la naissance d’un État fort, actif, qui entretien des relations saines avec ses voisins et noue des partenariats, qui force la main de certains pour voir exécuter des stratégies qui nous sont bénéfiques, qui innove dans les solutions pour le bien-être des populations, qui suit sans difficulté les évolutions technologiques et en fait des opportunités de développement pour notre nation, qui modernise et fortifie notre armée, et qui assainit notre justice. Ne pas le changer parce que nous n’avons pas conscience de notre pouvoir fait de tous nos projets nationaux des chimères.

    Cet article est un article du dossier Réflexions autour du déraillement du 21 octobre 2016 à Eseka au Cameroun

    Photo : Andrea Moroni

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