Cameroun, rétro 2017 : regard croisé sur 4 discours à la nation

election présidentielle 2018 cameroun
15 minutes

L’année 2017 s’est achevée au Cameroun dans une atmosphère mitigée: la fin d’une année difficile marquée par de nombreux événements au niveau national (Crise anglophone, attentats causés par Boko Haram, le nouvel ajustement structurel par le FMI pour ne citer que ceux-là) et le début d’une année pleine d’espoir (une année électorale qui, peut-être, marquera un changement radical à la tête du pays).

C’est cet espoir qui m’a poussée à regarder les discours de fin d’année du Président (sortant ?) de la République et ceux de trois des citoyens camerounais ayant officiellement déclaré leur candidature à la prochaine élection présidentielle prévue au Cameroun pour octobre 2018 : Me Akere Muna, porteur du mouvement NOW qui semble fédérer de nombreux jeunes, Cabral Libii, coordonnateur du Mouvement 11 millions de citoyens qui fait rêver certains d’un « Macron à la camerounaise » par son jeune âge (37 ans), et Maurice Kamto, président national du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC). Qu’avaient-ils à dire ? Quel était selon eux le bilan de l’année 2017 ? Quels sont les secteurs prioritaires et quelles sont les actions prévues pour 2018 ?

Précisons ici que cet exercice a un seul et unique but : l’année électorale tant attendue est enfin là, et tout élément pouvant mener à un vote informé tant pour moi que pour tout autre citoyen camerounais a une valeur inestimable à mes yeux.

Je n’ai pu m’empêcher d’avoir comme premier critère d’évaluation de chacun des discours la disponibilité d’une version anglaise non doublée et non sous-titrée. Vous savez sans doute que le pays est en plein milieu d’une crise, et qu’il ne serait pas malvenu de considérer comme méprisant le fait qu’un candidat à l’élection présidentielle soit incapable de s’exprimer dans une des deux langues officielles du pays. Notre Président n’a pas lâché les bonnes vieilles habitudes malgré le changement qu’aurait pu causer le fait pour lui de s’exprimer en anglais pour la population anglophone qui se sent marginalisée et non respectée : son discours a été doublé.

Environ 18 des 46 minutes qu’a duré le discours de Maurice Kamto ont été en anglais. Sauf que la partie en anglais semblait être réservée à la population anglophone du pays car elle portait essentiellement sur les crises : Boko Haram au Nord du pays, mais majoritairement la crise anglophone. Cabral Libii ne s’est exprimé qu’en français. Maitre Akere Muna est allé bien plus loin que ce qui pouvait être imaginé : il a présenté son discours en anglais, en français, en pidgin english et la version française a été doublée en Fufuldé.

De nombreuses questions ont été soulevées à travers ces quatre discours. On a parlé football, Fonds monétaire international ou FMI, situation sociale du pays, on a été optimiste, pessimiste… Ne pouvant m’étaler sur près de 2 heures de discours écoutées, je présenterai les points sur lesquels les 4 orateurs se sont tous étendus ou presque.

 

1- La crise anglophone

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Photo : Crisis Group

La Crise anglophone est au cœur de tous les débats sur le pays et elle a occupé une place de choix dans les 4 discours écoutés. La perception de Paul Biya semble avoir changé sur la question : ce qu’il qualifiait de frémissement socio-politique il y a encore un an est à présent une crise nationale majeure. Selon le Président, les revendications socio-professionnelles ont été satisfaites, et la valorisation du bilinguisme se fera grâce à la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme (CNPBM) créée le 23 janvier 2017 (qui n’enregistre aujourd’hui aucun fait majeur si ce n’est le recyclage d’anciennes élites politiques et l’attribution d’une enveloppe de 3,4 milliards de francs CFA pour l’exercice budgétaire 2018).

Le chef de l’Etat a salué l’action des forces de l’ordre dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du pays et a promis aux séparatistes et aux sécessionnistes qui auraient récupéré le mouvement socio-professionnel lancé en novembre 2016 une lutte sans relâche mais sans excès. Rien sur les nombreux morts tués par des balles réelles le 1er octobre, mais condamnation des assassinats des membres des forces de l’ordre par des séparatistes. Toutes les morts ne se valent-elles pas ? La piste du dialogue a été écartée semble-t-il :  « Le dialogue, je le précise bien, a toujours été et restera toujours pour moi, la voie privilégiée de résolution des problèmes, pour autant qu’il s’inscrive strictement dans le cadre de la légalité républicaine. » Etant donné qu’il a été formellement interdit de discuter de la forme de l’État en raison du caractère anticonstitutionnel de la question… pas de dialogue possible.

Pour Maurice Kamto, tout est la faute du “régime Biya”. Le Président actuel aurait hérité d’un pays stable et en paix et aurait favorisé le tribalisme et les haines entre Francophones et Anglophones. D’après le candidat déclaré, les agissements du régime actuel (au sein duquel il a été ministre délégué auprès du Ministère de la Justice de 2004 jusqu’à sa démission en 2011) conduisent le pays vers une guerre civile. C’est peut-être vrai, mais il convient tout de même de préciser que les origines de la Crise anglophone ne datent pas de 1982, année de la prise de pouvoir de Paul Biya, ou après. Paul Biya n’a fait que perpétuer le travail de phagocytation des Southern Cameroons commencé par Amadou Ahidjo. A la demande du média The Elephant Info, je suis revenue dans un article (en anglais) sur les origines des frustrations qui ont conduit à la crise actuelle.

Maitre Akere Muna ne s’est pas limité à de vagues informations. Il a présenté des données chiffrées : plus de 10 000 Camerounais ont abandonné leur village pour se réfugier aux frontières ; des milliers de Camerounais se sont exilés, et des centaines ont perdu la vie. D’après lui, avis que je partage, tout ceci ne se serait pas produit « si le dialogue avait primé sur la répression et la confrontation ». Cabral Libii ne s’est pas étendu sur le sujet, mais il a énoncé une vérité que personne ne saurait nier :  « 2017 laisse le Cameroun à l’entrée d’une guerre. »

 

2- La situation économique du pays

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Photo : Camernews

Le Président s’est félicité des encouragements du Fonds monétaire international ou FMI qui a salué la résilience et la diversité de l’économie du Cameroun… malgré l’ajustement structurel (léger selon les dires des officiels de l’institution) et le prêt de 666,2 millions de dollars attribué.

Akere Muna voit la chose d’un autre oeil. D’après son discours, les dettes contractées par le pays s’élèvent à 4 906 milliards FCFA, un montant qui n’est pas investi, et qui n’est en réalité même pas décaissé car le Cameroun ne remplit pas les conditions nécessaires au décaissement. Pourtant 12 milliards sont payés tous les ans au titre d’une dette qui n’est pas encore consommée, une somme qui aurait pu permettre entre autres de relever le secteur du café et du cacao en pleine crise suite à la baisse du cours des matières premières.

Le porteur du Mouvement Now a également mentionné les récentes révélations de la Commission nationale anti-corruption du Cameroun ou CONAC : 1 246 milliards FCFA ont été détournés au trésor public, soit l’équivalent de 75 % du budget annuel d’investissement de l’année 2016. Notons que le détournement s’étend sur 5 ans, entre 2010 et 2015.

Pour Cabral Libii, il est tout simplement révoltant que 11 ans après la rupture avec le programme PPTE (pays pauvre très endetté), le Cameroun renoue avec l’ajustement structurel. Le pays serait au bord de la crise économique. Selon lui, le plan triennal spécial jeunes de 102 milliards FCFA s’est révélé être une déception pour la cible et pour le pays. Les problèmes de trésorerie affectent durement les fonctionnaires qui ne bénéficient plus d’avances sur salaire, ainsi que les prestataires de l’État qui ne sont pas payés (le cas Hysacam est l’un des plus notables : le ramassage des ordures dans les grandes villes du pays a tout simplement cessé depuis des semaines).

Maurice Kamto a soulevé lui aussi de nombreuses tares économiques liées à l’ajustement structurel et aux prêts, et la longue histoire d’amour entre le régime Biya et le FMI qui date de 1987. Mais dans son cas, deux points ont retenu mon attention et tous les deux sont liés à cette déclaration : le pays fait face à « un endettement massif pour financer des projets mal étudiés, surfacturés et à l’efficacité douteuse ». Le premier point concerne les sommes englouties dans des barrages qui jusqu’ici ne résolvent aucun problème car les coupures d’électricité et l’absence d’électricité dans les villages restent une réalité.

Le second point concerne les tristement célèbres (et « ridiculement nommés » selon Kamto) ordinateurs PB Hev (Paul Biya’s Higher Education Vision). Selon les déclarations de Maurice Kamto,  ces 500 000 ordinateurs qui étaient supposés coûter 75 milliards coûteront au final près de 200 milliards aux Camerounais : au prix unitaire de 300 000 FCFA annoncés par le ministre de l’Enseignement supérieur, on revient à 150 milliards FCFA ; si on tient compte des frais d’installation de Windows 10 et des intérêts à payer à Exim Bank China, 200 milliards FCFA de dettes sont plus proches de la réalité.

 

3- La situation sociale du pays

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Photo : Le Bled Parle

Comme dans les cas des deux précédents points, Paul Biya est resté dans les généralités et l’irréel. Pour améliorer la vie des populations, les infrastructures routières, l’accès à l’eau, à l’électricité et aux soins de santé bénéficieront d’une attention spéciale, et il demandera à son gouvernement de parachever les réflexions relatives à la mise en place de la couverture de santé universelle. En fin de mandat nous sommes toujours à l’étape de réflexion. Pour ce qui est de la couverture de santé universelle, les réflexions jusqu’ici ont accouché du montant à débourser : 1 300 milliards FCFA, et selon le ministre de la Santé André Mama Fouda, toute la population sera mise à contribution.

Nous sommes également à l’étape de réflexion en ce qui concerne l’accélération du processus de décentralisation (loi votée en 2004), car les populations ont (enfin ?) laissé entendre qu’elles souhaitent être plus impliquées dans la gestion des affaires au niveau local ainsi que dans le développement de leur région. Ce qui suggère un élément supplémentaire de résolution des problèmes soulevés par la crise anglophone.

Cabral Libii ne s’est pas limité aux généralités et a vraiment exprimé les douleurs des populations : les frais de scolarité élevés ; la pénurie des antirétroviraux, antivenimeux et BCG ; des dépenses pour des bateaux et avions médicalisés sans réel impact sur la santé publique ; l’électricité et l’eau potable qui restent un luxe ; les incendies et accidents de la route répétés et les nombreuses pertes en vies humaines enregistrées, la condition précaire des personnes handicapées.

Pour Akere Muna, les points essentiels sont la situation de l’éducation, les routes meurtrières, le taux de chômage élevé dans un environnement où les parents allant à la retraite n’ont aucune garantie de survie financière tant pour eux que pour leurs enfants, ainsi que les conditions professionnelles des personnes handicapées.

Maurice Kamto s’est longuement étendu sur la question sociale. « Suivant les données de l’Institut national de la statistique, le régime actuel a produit environ 2 500 000 pauvres en plus depuis 1987. […] Le nombre de pauvres est 8,1 millions de personnes. L’Extrême-Nord est la région la plus touchée : la pauvreté y touche 74 % de la population. » Notons que le Président s’est félicité d’avoir réussi à limiter l’action de la secte islamique Boko Haram dans le Nord du pays. Notons également l’impossibilité d’accès aux données à partir du site de l’Institut national de la statistique ne m’a pas permis de vérifier ces chiffres.

 

4- Les promesses

election présidentielle 2018 camerounOutre les promesses de réflexion à la mise en oeuvre de la couverture sociale et de lutte sans relâche mais sans excès contre les séparatistes, le Président de la République n’a pas promis grand chose. La grande annonce n’a toujours pas été faite : nous ne savons pas si le candidat naturel du parti au pouvoir, le RDPC, sera candidat à sa propre succession. Il a certes présenté la CAN 2019 comme un événement dont il s’assurera de la réussite, mais rien n’est sûr.

Maitre Akere Muna a rappelé sa candidature, et a précisé que pour le Mouvement Now, l’émergence d’une nouvelle République passera par la rénovation et la réinvention du pacte social. Il a également promis qu’il fera des personnes handicapées un levier de développement tant pour elles que pour la nation en améliorant leur condition professionnelle. Il souhaite une plus grande intégration, et donc l’implication de la diaspora, l’autorisation de la double nationalité et un statut spécial pour les Camerounais qui ont une autre nationalité que celle d’origine. Il a salué l’esprit entrepreneurial des jeunes et souhaite un plus grand soutien à l’entrepreneuriat féminin.

Les promesses de Cabral Libii sont elles aussi dirigées vers la diaspora et les personnes handicapées. Il a également promis un projet de société dans les prochaines semaines. En ce qui concerne le changement, il a été clair : « La jeunesse toujours exclue doit prendre ses responsabilités. […] Les injustices vécues sont les conséquences de la passivité des populations. […] Aucun élu n’est éternel, aucun système n’est perpétuel et aucun homme n’est providentiel. »

En dehors des promesses d’usage (changement, nouveau départ, politique plus saine…), Maurice Kamto a lancé un appel à une mutualisation de tous les efforts pour le changement : « La situation critique de notre pays impose une capitalisation et une mutualisation de toutes les volontés et de toutes les expériences. Aussi, me semble-t-il nécessaire de solliciter, malgré leur situation actuelle de détenus, l’expérience et les idées des personnalités importantes telles que l’ancien Premier Ministre, les anciens Ministres d’État Secrétaires Généraux à la présidence de la République et bien d’autres anciens ministres et personnalités d’une telle expérience. Suivant la même démarche, j’irai à la rencontre du monde de l’entreprise et des différentes corporations professionnelles afin qu’ensemble nous fassions cause commune pour lever le Souffle de l’Espoir sur notre pays. » Il a également soulevé un point important : la révision consensuelle du Code électoral pour « prémunir notre pays des contestations des résultats électoraux ».

 

5- Les attentes

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Photo : Global Partnership For Education

Le chef de l’Etat ne semblant pas très au fait du sentiment de ras le bol national, semblait présenter un bilan positif, et semblait se dire qu’après 35 ans l’heure restait à la réflexion sur de potentielles pistes d’action. Muna, Kamto et Libii se sont longtemps étendus sur une critique négative du bilan du régime en place et ont laissé très peu de place à la présentation de solutions constructives… ou à des actions concrètes menées à leur niveau.

De nombreux points cruciaux ont été abordés, mais des sujets tout aussi importants ont été tus, ce qui peut être considéré normal, car un discours à la nation ne peut revenir sur absolument tous les points. J’espère donc que dans les prochains jours/semaines/mois, de préférence avant octobre 2018, des pistes d’action claires seront présentées dans les cas suivants :

  • Les réformes des secteurs de l’éducation et de la santé
  • La situation sécuritaire en dehors de la Crise anglophone et la lutte contre Boko Haram, notamment la sécurité aux frontières et la base arrière à la frontière du Cameroun pour destabiliser le pouvoir en Guinée équatoriale 
  • Le toilettage du fichier des fonctionnaires pour une réduction considérable des charges du fonctionnement de l’administration publique (et donc la levée de la pression sur le trésor)

 


 

Vous souhaitez lire ou écouter ces discours ?

Discours Paul Biya : texte, vidéo

Discours Akere Muna : texte, vidéo

Discours Maurice Kamto : texte, vidéo

Discours Cabral Libii : vidéo

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