dicature au cameroun

    Entre dictature et griotisme au Cameroun

    Il y a quelques mois encore, le journal proche du pouvoir Cameroon Tribune consacrait des pages entières aux listes de noms des centaines (milliers ?) de Camerounais qui exigeaient littéralement la candidature du Président Paul Biya à l’élection présidentielle prévue initialement pour 2018. Je dis initialement, car outre les exigences répétées de l’association des photographes du Cameroun, de l’association des pasteurs de réveils ou encore des  ministres en exercice, nous avons également eu droit aux supplications pour une anticipation de l’élection en question.

    A travers le monde, le Président Paul Biya est traité de dictateur. Dans le pays, il l’est principalement par les anges déchus tels qu’Yves Michel Fotso, Atangana Mebara ou encore Nguini Effa. Nombre de ces anges se découvrent une âme d’auteur une fois enfermés et dénoncent dans leurs nombreux ouvrages les travers d’un univers auquel ils ont appartenu durant leur époque de gloire.

    Outre ces “ex-stars de la jetset politique camerounaise”, des voix s’élèvent contre le président, mais elles sont nettement moins perceptibles que celles qui l’encensent. On parle généralement de culte de la personnalité, de présidents africains qui exigent que leurs louanges soient chantées comme c’était le cas avec Mobutu du Zaïre. Au Cameroun, je parlerai de griotisme.

    Les louanges du président sont chantées partout et par toutes les couches sociales, ce qui me pousse à me poser des questions sur son impopularité présumée. Les voix se font encore plus entendre dans les situations les plus incongrues.

    Les retours (triomphaux) du président dans le pays qu’il dirige après de longues périodes d’absence.

    Le Chef de l’État du Cameroun représente peu souvent son pays aux réunions internationales et est très peu vu dans les médias. Notre président est l’homme des courts séjours privés en Europe.  Ces derniers mois, il en fait deux. Le premier a couvert une période de 28 jours, du 27 mai au 25 juin 2016. Le second, un mois après son retour, a été étonnamment court. Il a couvert la période du 24 août au 9 septembre 2016. Immédiatement après le la 71e assemblée générale des Nations unies qui s’est tenue du 20 au 26 septembre dernier et sans faire escale dans son pays, le Président est retourné en Suisse pour un court séjour privé.

    Je n’ai malheureusement pas pu retrouver de une récente de Cameroon Tribune à propos des retours triomphaux du Président. J’ai par contre retrouvé des unes datant de 2014 et 2015 qui montrent clairement que la pratique de l’acclamation  se perpétue au fil des années.

    Cameroon Tribune, juillet 2014

    Cameroon Tribune, 30 mars 2015

    Vous avez dit dictature ?

    Le présumé dictateur est chaque fois accueilli par différents groupes de danse aux couleurs du parti à grands coups de battements de tam-tam et de stridents coups de  sifflet. Tout récemment, Cameroon Tribune (le même !) nous a informés des nouveautés rendant la cérémonie d’accueil du président encore plus festive dans un article daté du 9 septembre 2016. Je me permets de coller ci-dessous l’intégralité de l’article, n’ayant pu me décider des éléments importants à mettre en lumière :

    C’est au détail près que se situe souvent l’originalité dans le dispositif protocolaire strict entourant les départs et les arrivées du chef de l’Etat, à l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen. Vendredi dernier, le jeune Gislain, 9 ans, élève au CM2 à l’Ecole les Coccinelles du palais de l’Unité, attendait, au pied de la passerelle, la première dame, Chantal Biya, bouquet de fleurs tendu des deux mains et un mot d’accueil longuement mémorisé pour le couple présidentiel. Ce geste de bienvenue, il faut le dire, est souvent réservé à l’accueil de visiteurs de marque étrangers.

    La seconde nouveauté est venue de la fanfare de l’Institut  national de la Jeunesse et des Sports qui claironnait, face au pavillon d’honneur de l’aéroport, au moment où le couple présidentiel s’avance pour répondre aux ovations de la foule, l’air bien connu « Paul Biya, notre président … ». Le décor était planté, comme on le voit, pour un accueil mémorable au couple présidentiel rentrant d’une visite privée en Europe. Au son et à la cadence des tam-tams et tambours, une formation de militantes et militantes du Rdpc de la Mefou-et-Afamba Sud et de la « Nkon Koa », groupe d’animation des filles et femmes de la Haute Sanaga chauffait l’air. Avec à leurs côtés, des membres de la Jeunesse active pour Chantal Biya (Jachabi). On eût dit que les éléments de la nature s’étaient associés à la fête. Avec en matinée une averse qui a nettoyé le ciel de Yaoundé, pour faire place nette, dans l’après-midi, à un radieux soleil.

    Au bas de la passerelle pour les poignées de main, les souhaits et les sourires de bienvenue, se trouvaient Marcel Niat Njifenji, président du Sénat, Philemon Yang, Premier ministre, chef du gouvernement, Ferdinand Ngoh Ngoh, ministre, secrétaire général de la Présidence de la République et Hilarion Etong, premier Vice-président de l’Assemblée nationale.. Les trois personnalités citées ont été reçues en audience, quelque temps après, par le chef de l’Etat, dans le pavillon d’honneur de l’aéroport. Mais avant cela, Paul et Chantal Biya ont échangé des civilités avec d’autres personnalités venues les accueillir : Jean Nkuete, secrétaire général du Comité central du Rdpc, Joseph LE, directeur adjoint du Cabinet civil de la présidence, Léopold Maxime Eko Eko, directeur général de la Direction générale de la Recherche extérieure, Otto Joseph Wilson,  gouverneur de la région du Centre, Jean-Claude Tsila, préfet du Mfoundi, Emmanuel Mariel Djikdent, préfet de la Mefou-et-Afamba, Gilbert Tsimi Evouna, délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Yaoundé.

    Au moment des audiences du chef de l’Etat, la première dame, Chantal Biya devisait, dans un salon attenant, avec les épouses de proches collaborateurs du chef de l’Etat venues lui souhaiter la bienvenue.

    Des foules par îlots sur des places de grande affluence ont applaudi le couple présidentiel à travers la ville, jusqu’au palais de l’Unité. 

    Des remerciements en veux-tu, en voila

    En mars 2015 dernier, les étudiants admis au concours de la filière diplomatie de l’Institut des Relations internationales du Cameroun ont manifesté leur reconnaissance au Président de la République pour son “implication personnelle” dans cette admission. Cet extrait du journal Camerpost partage les témoignages de quelques un de ces élus :

    elle-citoyenne

    Le 26 juillet dernier, le président a promis par la bouche du Ministre de l’Enseignement supérieur de faire don aux étudiants de 500 000 ordinateurs (pour lesquels il a contracté une dette qui s’élève à 75 milliards de FCFA). Le 2 août, une marche de remerciement a été organisée afin que les étudiants (bénéficiaires ou non des ordinateurs toujours pas distribués) manifestent leur gratitude.

    Selon le journal La Nouvelle Expression, ces étudiants ont participé à cette marche incités par les sommes d’argent promises à chacun. Elles variaient entre 1000 FCFA et 2500 FCFA. La question est peut-on accepter de chanter les louanges d’une personne supposée nous oppresser et qu’on ne veut plus à la tête du pays, même si de l’argent est proposé ?

    Charles Ndongo a travaillé pendant plus de deux décennies au sein de la Cameroon Radio Television. Il n’a pas vu dans sa nomination par décret présidentiel à la tête de la CRTV en juillet dernier une consécration de son travail, un mérite. Le nouveau directeur, qui nous a promis de faire de le chaîne nationale “le tam-tam du Président”, a déclaré que celui dont il chantera désormais publiquement les louanges lui a sauvé la vie. Nous avons eu droit à “mes remerciements au Président Paul Biya résonnent plus qu’un rituel ou de banals propos d’estrade”, ou mieux, “la main de Dieu et la plume du Président ont changé ma vie”.

    Je ne parlerai ici que de Charles Ndongo, je ne parlerai pas de tous ceux dont il a suivi les pas. Je ne parlerai pas des remerciements au président par les employés d’entreprises privées de la place pour avoir participé aux marches sportives organisées par leur employeur. Je ne parlerai pas non plus des fêtes organisées par des particuliers à travers le pays le jour anniversaire (férié) du parti (unique) au pouvoir. Je ne mentionnerai pas non plus les remerciements à Madame la Présidente de centaines d’associations de femmes pour des actions pensées, organisées et menées par elles-mêmes. Non. Je me limiterai aux remerciements médiatisés dernièrement.

    Peut-on parler de dictature dans un pays où le président toujours absent est loué à longueur de journée et dont les retours sont célébrés en grande pompe ? Peut-on parler de dictature dans un pays où le fruit de notre propre travail et notre ascension sociale sont attribués au Chef de l’État ? Peut-on dire aujourd’hui que les Camerounais dans leur ensemble sont malheureux de leur situation ? Quiconque aurait la réponse à ces questions est prié de les partager avec moi dans un commentaire.

    Photo : RDPC 

    • Befoune

      Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

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    • Anna S. Kedi

      Merci Befoune pour cette intéressante réflexion. De mon point de vue, je dirais que le griotisme est une caractéristique voire même un outil de la vie en dictature. Au Cameroun notamment, ce fait est d’autant plus renforcé par l’organisation particulière de l’appareil d’état (il suffit de noter le nom de tous les représentants qui étaient au bas de la passerelle pour accueillir le président, comme mentionné dans l’article que tu cites) et tout autant par celle du parti au pouvoir.
      Il demeure en effet dans notre cher pays que le parti au pouvoir, le RDPC est le mieux organisé dans tout le pays. Il a une base de membres réels, engagés et prêt à se déployer dès que l’occasion s’en fait sentir. En effet, l’appartenance au parti ouvrirait encore beaucoup de portes chez nous. Marchés publics, avantages nombreux et multiples, la mangeoire est vaste et très ouverte.
      Et c’est ce qui fait qu’on a parfois du mal à comprendre l’étendue du mal qui nous anime. Sur toute l’étendue du territoire, dans tous les pans du système, les gens profitent. Un frère au BIR et plus personne ne peut vous parler mal, un copain/petit ami aux impôts et vous ne serez plus jamais soumise à déclaration, une cousine à l’office du BAC et moyennant rétribution, votre progéniture cancre peut se voir offrir divers sésames (probatoire, BAC, etc..). Tout est question de faveur, d’opportunité dont chacun veut profiter au max sans aucun état d’âme. Tout ceci contribue à faire perdurer le statut quo et de ce fait le griotisme.
      Alors oui, beaucoup se plaignent mais je dirai cyniquement qu’ils se plaignent juste parce qu’ils ne mangent pas. Beaucoup n’aspirent pas réellement à un VRAI changement, une VRAIE coupure. Ils veulent juste faire partie de la coupure du gâteau et si tel était le cas, ils seraient vite acquis à la cause. Voilou. Merci pour l’invite à la réflexion.

    • Thierry Feuzeu

      On peut voir qu’il y a quand même un problème, à condition de regarder à partir du “bon angle”. D’ailleurs, est-ce que cela existe, un dictateur qui n’a pas été adulé en son temps?

    • Thierry Feuzeu

      C’est quoi un dictateur? C’est quoi un démocrate? Tu auras presque autant de définitions que de personnes à qui tu poseras ces questions.
      Et si tu commences à faire une liste de “dictateurs” dans le monde, tu trouveras presque de tout, de la pire ordure aux plus bosseurs. Et aussi curieux que cela puisse paraître, il en est de même des démocrates.
      Pour moi (je raisonne en tant que scientifique ici) ces termes sont trop vagues, et les concepts qu’ils représentent sont des plus confus, et le fait qu’on leur accorde encore tant d’importance est une aberration.

      Le plus important, et c’est la question qu’on devrait se poser, c’est la capacité d’un président à relever les défis du monde dans lequel il vit, et à amener son pays vers la prospérité.
      Et lorsqu’on pose cette question pour Paul Biya, la réponse me semble évidente.

      • Elle Citoyenne
        Befoune

        La réponse semble évidente, mais les comportements semblent montrer que cette évidence ne pose aucun problème. C’est à ce niveau que je m’interroge.
        Je prépare un papier sur les dictatures, et je me suis heurtée à ce dont tu parles au départ : le caractère vague de tous ces concepts. Je continue de lire et de m’informer pour sortir quelque chose de sensé de tout ça.

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