Cameroun : une sortie de crise non-violente, oui, mais comment ?

crise cameroun non violence
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Photo : RFI

Un an est passé, mais le problème persiste et va grandissant. D’une genèse des problèmes sectoriels et syndicaux, nous assistons aujourd’hui à une crise communautaire. L’entrée en jeu de la répression administrative et la création/le réveil des groupes sécessionnistes ont contribué à complexifier les résolutions pour une sortie de cette crise. Il aurait fallu que la situation soit gérée différemment pour qu’elle ne soit plus que fait historique aujourd’hui. L’heure n’est pas au regret, mais à la formulation de solutions pour une sortie de la crise dite anglophone.

La montée du repli ethnique, du repli identitaire et les plaintes à propos de la mal gouvernance sont des réalités observées depuis plusieurs années dans notre pays. Le mal est historique et a besoin d’être guéri. Le scénario auquel nous assistons aujourd’hui à une racine coloniale, un problème qu’en tant que nation nous n’avons pu résoudre, un échec au niveau des fondements du vivre ensemble dans notre pays. Nous ne reviendrons pas sur les origines profondes de la crise, elles ont été clairement présentées ici si vous avez besoin d’en savoir davantage.

Les acteurs en présence aujourd’hui dans l’ex Southen Cameroon peuvent être répartis en trois groupes : les sécessionnistes, des citoyens qui ne demandent que de meilleures conditions de vie (qui pourrait s’obtenir par la réforme sur la forme de l’Etat, le fédéralisme ou la décentralisation effective), et ceux qui estiment que tout va bien et sont en faveur du statu quo (ce groupe est majoritairement constitué des membres de l’administration). Parmi ces trois groupes, deux ont des postures extrémistes et ont tendance à user de la violence pour obtenir ce qu’ils veulent : les sécessionnistes et ceux en faveur de la position du gouvernement. La violence accentue le mal dans le présent et prépare le champ de la haine dans le futur.

Avant de passer aux propositions de solutions, que dit la loi à propos des récents événements ayant causé de nombreuses pertes en vies humaines ?

La manifestation publique est un droi du citoyen camerounais, et cela est bien précisé dans la Loi n°90 /055 du 19 décembre 1990 fixant le régime des réunions et des manifestations publiques. Retirer ce droit à une tranche de la population c’est violer la loi. L’utilisation de la violence par les autorités camerounaises avec le recours de l’armée lors d’une manifestation respectant le cadre civique doit être condamnable au même titre que les différentes sorties violentes des manifestants Anglophones. La non-violence est la voie idéale pour une sortie en paix de la crise. Elle doit être une priorité tant pour les citoyens en position de réclamation que pour les autorités ou l’armée.

Je démontrerai en 4 points pourquoi la non-violence est la meilleure stratégie pour la résolution efficace de la crise dite anglophone au Cameroun.

 

1- Le respect et la sauvegarde de l’intégrité des biens et des personnes

L’absence de violence limite les dégâts tant du côté des civils que de celui des forces de l’ordre. C’est le seul moyen de sortir de cette crise en limitant les pertes en vies humaines et matérielles. Détruire un bien public au nom d’une revendication c’est causé du tort à tout un peuple car c’est avec l’effort de tous les citoyens que ces infrastructures sont construites. Tuer un homme au nom d’une cause c’est faire preuve d’inhumanité et de barbarie.

 

2- Le recours aux armes face à une armée mieux équipée est suicidaire

Revendiquer c’est bien, mais opposer la violence à des personnes formées pour subir et exercer la violence, c’est courir droit dans le mur. L’armée détient la compétence technique, les ressources matérielles et financières nécessaire pour mener une guerre. Le citoyen qui se tient devant un homme en tenue avec une arme met un homme mieux équipé que lui en position de légitime défense. Il est également à noter que l’utilisation de la violence par des citoyens réduit leur capital sympathie auprès des autres citoyens dont ils perdent le soutien. L’utilisation des armes sur des civils décrédibilise l’armée

Un homme en tenue qui ouvre le feu sur un civil qu’il est censé protéger a failli à sa mission et délégitime le rôle des forces de maintien de l’ordre. Un homme en tenue qui tire sur le peuple s’érige en adversaire de celui-ci et devient sa cible. Cependant, un citoyen qui détruit un édifice public et s’attaque à l’armée légitime la répression.

 

3- Le risque de division

Toute manifestation à caractère communautaire est susceptible de se transformer en génocide/éradication d’une communauté. L’intégration dans la conscience anglophone de la différence qui existe entre eux et l’oppresseur francophone, peut construire une haine entre les Camerounais anglophones et les Camerounais francophones. Chaque fois qu’un citoyen anglophone perd la vie dans le cadre de la crise, un groupe de citoyens se radicalise et le refus de cohabiter avec des personnes qui semblent insensibles à leur cause est de plus en plus catégorique.

 

4- La présence continue du mal

Généralement, les manifestations violentes laissent des séquelles négatives sur la vie quotidienne en société. Les armes utilisées par les civils pendant l’insurrection violente ne s’évaporent pas après l’accalmie. Elles deviennent souvent la propriété de certains individus qui les retournent contre le peuple pour commettre des crimes ou imposer leurs lois. Une mère qui perd son enfant lors d’un raid armé ne le retrouvera pas après la crise. Une femme qui perd son mari parce que celui-ci exerçait sa fonction est susceptible de nourrir du ressentiment envers la communauté qui selon elle est responsable de son malheur.

Pour une sortie de cette crise sans risque de plonger dans une nouvelle crise due aux frustrations de citoyens qui se constitueraient en groupes, il est important de s’imposer et d’imposer aux autres la logique des actions non violentes. Agir de façon non violente ce n’est pas stopper les manifestations ou encore ne plus maintenir l’ordre. Agir de façon non-violente c’est éviter toute destruction autour de soi. Il est d’ailleurs à noter que plusieurs mouvements d’humeurs et de protestations ont été réussis sur une base non violente.

Une étude menée par Erica Chenoweth et Maria J. Stephan sur l’analyse de 323 mouvements de résistance violente et non violente entre 1900 et 2006 démontre que « les principales campagnes non-violentes ont réussi 53% du temps, contre 26% pour les campagnes de résistance violentes ». Nous pouvons entre autres mouvements non violents qui ont réussi citer la Révolution du Jasmin en Tunisie entre décembre 2010 et février 2011 qui a récemment été commémoré. Ce mouvement est parti de revendications contre le chômage de la jeunesse, la corruption et le respect des droits humains jusqu’à la chute de Ben Ali. On peut également parler de la Révolution Orange en Ukraine en 2004, tout comme la Révolution Burkinabé menée par le mouvement Balai Citoyen qui a imposé le départ de Blaise Compaoré.

Il est nécessaire et urgent d’initier des actions pour la résolution de cette crise qui prend des proportions effrayantes. Deux axes sont essentiels pour bâtir la fondation d’une paix durable : un travail au niveau individuel et un travail sur le plan collectif et administratif.

Au niveau individuel, chaque citoyen doit

  • S’informer et informer les autres afin d’avoir connaissance de la réalité des choses et éviter d’être manipulé par des groupes qui construisent la haine et légitime la violence grâce à la propagation de nouvelles questionnables.

 

  • S’informer/se former et informer/former les autres sur la pratique de l’action non violente. Cette formation va construire et renforcer la conviction de la non-violence comme meilleur moyen d’action pour maintenir la paix. Elle va également préparer la population et l’armée à des meilleures réactions en cas de violence.

La violence en elle-même est souvent le résultat de l’incompréhension des acteurs en présence dans la lutte. Si un jeune comprend que l’agent des services de maintien de l’ordre n’est pas son adversaire, au lieu de lui viser des cailloux, il ne l’attaquera pas. La formation sur la non -violence est donc un moyen efficace pour outiller la population sur des pratiques d’apaisement.

Au niveau de la responsabilité de l’Etat, le dialogue et la construction d’une identité Camerounaise peuvent être la solution adéquate pour une stabilité à long terme.

 

Le dialogue

Il n’est pas question ici d’organiser un colloque ou un séminaire où des hommes en costumes n’auront pour seule préoccupation que la réception des frais de participation à la fin de l’événement. Il faut un vrai dialogue, franc, sans volonté de fraude ou d’imposition d’une décision à l’autre. Un dialogue de ce type doit intégrer toutes les parties prenantes de la société : est nécessaire la présence des gouvernants, des chefs traditionnels et religieux, des représentants de syndicats, des leaders politiques et des leaders d’opinion.

Il est nécessaire de noter de l’expérience du Cameroun liée aux tentatives de dialogue que cela ne s’est jamais tenu sans volonté de tromperie en arrière-plan. De la Conférence de Foumban en 1961 à l’idée de la conférence Nationale Souveraine de 1990 qui va aboutir à la Tripartite, on peut constater que le gouvernement a toujours bien œuvré pour éviter un dialogue qui répond aux besoins du peuple, ceci pour garantir l’intérêt des gouvernants. Si nous voulons un bon dialogue, il est important de débattre avec franchise et sans intérêts égoïstes sur tous les sujets qui lient le peuple.

Un débat sur la forme de l’Etat n’est pas un débat tabou, car plusieurs pays dans le monde font face à cela (le Canada, l’Espagne, l’Angola, l’Algérie). Pour une résolution à long terme, il est important que ce dialogue ne se limite pas à une question de Francophone ou d’Anglophone. Ce débat doit toucher du doigt les problèmes des dix régions du pays, sachant que cinq des dix régions sont dans une situation d’insécurité. Toutes les parties prenantes sont d’accord sur un dialogue. Toutefois, prôner le dialogue c’est bien, mais matérialiser ce dialogue c’est mieux.

 

Création d’une identité Camerounaise

L’identification systématique à l’élément colonial qui est la langue est l’une des causes de cette crise. Nous avons tendance à nous considérer comme Francophone ou Anglophone en oubliant qu’avant la présence coloniale, sur nos terres, nous vivions déjà ensemble. Avant les Français et Anglais au Cameroun, le même peuple vivait déjà en communauté sous l’administration de l’Allemagne.

Nous ne pouvons toutefois ignorer l’impact de la colonisation sur la culture que nous avons aujourd’hui. Il est donc question pour nous de redéfinir le vivre ensemble dans notre société en tenant compte des différentes influences auxquelles elle a été exposée jusqu’à nos jours. Cette crise est l’occasion pour nous de rattraper ce que nous aurions dû faire au lendemain des indépendances (définir une identité qui nous est propre). Il serait important au cours d’un dialogue national de :

  • Synchroniser la présence des deux systèmes coloniaux avec nos pratiques traditionnelles pour donner naissance à un système qui nous est propre.

 

  • Se pardonner le mal que les uns ont pu commettre aux autres tout au long de notre histoire. Le Mali a dans ce sens un Ministère consacré à la réconciliation.

 

  • Redéfinir les bases du vivre ensemble dans notre pays.

 

  • Créer des symboles communs auxquels s’identifiera le citoyen Camerounais sans distinction de langue, de tribu, ou d’appartenance religieuse.

L’heure est grave. Notre pays connait la violence et la haine s’intensifie chaque fois qu’un citoyen perd la vie dans le cadre de la crise. Il est essentiel que la culture de la revendication non violente devienne la boussole des citoyens et la pratique de la non-violence envers le peuple la règle de notre armée. Le peuple doit agir avec détermination pour un changement positif qui conduira à la résolution de la crise et la construction d’une nation forte, unie et sans préjugé.

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