Non, les médias ne nous informent pas !

comment s informer en afrique
10 minutes approx.

Photo : RFI

Aussi simple que cela puisse paraître, une information n’est rien d’autre qu’un renseignement, une documentation sur quelque chose ou sur quelqu’un. Elle est basée sur des faits ou sur des données. Elle ne souffre d’aucun commentaire, d’aucune opinion, d’aucune analyse. Il s’agit d’informer, tout simplement.

La simplicité du concept ne fait malheureusement pas la simplicité de son accessibilité, et je ne parle pas ici de l’accès à l’information ou de la liberté de la presse. Je parle du traitement de l’information, comment elle est véhiculée, comment elle est servie au citoyen afin qu’il puisse se créer une opinion et l’enrichir. Il est de plus en plus difficile d’accéder à l’information, la vraie, et ce pour de nombreuses raisons.

La première raison est la partialité de la presse. Sous nos cieux, les médias publics sont à la solde du régime en place. L’information est celle que font les pouvoirs publics. Prenons le cas du déraillement d’Eseka en octobre 2016. Le bilan « officiel » diffusé par la presse est 82 morts. Mais des témoins oculaires et les wagons « oubliés » au fond de ravins attestent de plus d’une, ou deux centaines de morts. Les médias privés dépendent des annonceurs, et ne peuvent très souvent pas se permettre de fâcher leurs sources de financements en critiquant négativement leurs actions ou celles de leurs alliés. Ces allié sont très souvent des multinationales ou des caciques du régime qui deviennent de ce fait intouchables.

La vulgarisation des réseaux sociaux dans nos pays nous a laissé penser qu’il nous serait enfin possible d’accéder à des informations de première main à travers le monde, des informations qui nous feraient passer au-dessus de toutes les restrictions politiques nationales existantes. Et c’est le cas.  Nous avons accès à des sources d’informations que nous n’aurions peut-être pas connues sans internet : AJ Stream, Konbini, VOA et bien d’autres encore. Nous avons même un accès direct aux journalistes qui partagent des informations en temps réel. Mais ceci n’est que la partie visible de l’iceberg.

 

Le scandaleux vend mieux que tout.Befoune

 

Ce que nous ne savons pas, c’est que les médias en ligne dépendent fortement des annonceurs (oui, comme les médias papier), et ces annonceurs se reposent sur deux faits pour collaborer avec un média : l’audience et la capacité de rétention de l’attention de cette audience. Plus grande est l’audience, mieux c’est. Et plus longtemps cette audience reste sur les pages ouvertes et navigue à travers le site, encore mieux c’est. Ceci pousse les médias à faire dans du sensationnel pour attirer l’attention, et à amplifier des faits pour la retenir. Tout commence par le titre ou la photo d’illustration. Le scandaleux vend mieux que tout. C’est le cas de cet article de Le Monde qui porte sur une ONG américaine qui a couvert des viols dont ont été victimes des filles dont cette ONG avait la charge. Ici, il est plus accrocheur d’avoir une coupable haut-placée identifiable plutôt qu’une vague ONG dont peu connaissent l’existence.

Cette course à l’audience a pour première conséquence le fait de peindre en noir presque toute situation abordée. Un crash d’avion annule absolument les milliers d’avions qui décollent et atterrissent sans aucun problème tous les jours.

L’un des exemples les plus intéressants est celui de la couverture médiatique autour de Donald Trump. Ceux qui s’intéressent un tant soit peu à la politique américaine et qui lisent les journaux américains ont dû constater qu’il occupe presque entièrement l’espace médiatique. J’ai sur mon téléphone l’application du New York Times et, 8 fois sur 10, les notifications reçues sont à propos d’une nouvelle « folie » de Trump. De nombreux médias américains ont cessé de mettre l’information générale au premier plan. Trump a conquis les unes. Pas parce qu’il en vaut la peine, mais parce qu’il fait dans le sensationnel et l’absurde. C’est vendeur, l’audience aime et, pour la retenir, on lui donne non pas ce dont elle a besoin, mais ce qu’elle aime. Elle passe donc à côté de tout ce qui pourrait effectivement l’informer et est dirigée vers de l’information divertissante ou infotainment.

En raison de la pression qu’exercent les gouvernements sur les médias dans la majorité des pays africains, les populations ont perdu confiance en leurs publications. L’attention converge à présent vers les blogueurs qui ont une plus grande liberté (aujourd’hui attaquée par les politiques) et ce qu’on appelle les leaders d’opinions, ces personnes très actives et très suivies sur les réseaux sociaux qui « analysent » divers événements socio-politiques nationaux et internationaux. Au Cameroun par exemple, ce que dit Florian Ngimbis sur Twitter peut avoir plus de visibilité et créer plus d’interaction qu’une sortie du média 237 Online. L’avantage dans le cas de Florian est son impartialité, la cohérence et le caractère informatif de ses propos. Il est très souvent en mesure de prouver ce qu’il dit.

 

L’information est basée sur des faits et des données. Sauf que les blogueurs et les leaders d’opinions font parfois passer leur avis et leur ressenti pour de l’information.Befoune

 

La preuve ici est l’élément central. L’information est basée sur des faits et des données. Sauf que les blogueurs et les leaders d’opinions font parfois passer leur avis et leur ressenti pour de l’information. Selon les observations des comportements sur les réseaux sociaux, l’audience semble ne plus faire la différence entre l’opinion, le ressenti et les faits. Et, galvanisés par leur notoriété, ces palliatifs tombent dans le même piège que les médias : ils donnent à leur audience non ce dont elle a besoin, mais ce qu’elle semble aimer. C’est la course aux Like et aux Followers.

Durant la polémique autour des nouveaux manuels scolaires au Cameroun, un des arguments centraux de ces leaders d’opinion était le faible niveau des Camerounais dans tout ce qui a trait à l’éducation. Il est vrai que le contenu des livres indexés est fortement questionnable (informations sur la sodomie et la zoophilie en classe de 5e), mais les statistiques existantes ont été complètement laissées de côté. A titre d’exemple, le taux d’alphabétisation au Cameroun est de 81,2% chez les hommes et 68,9% chez les femmes. Le taux de scolarisation du pays a doublé en 25 ans. Bien que datant d’il y a quelques années, ces statistiques de l’UNICEF sont aussi intéressantes qu’encourageantes. Il ne s’agit pas ici de ne pas questionner les contenus des programmes scolaires. Il est question de ne pas peindre le tableau en noir en raison d’un ressenti. Les faits sont les seuls à devoir guider l’opinion. L’opinion devrait enrober les faits. Le contraire est impossible.

La majorité d’entre nous s’informe sur les réseaux sociaux. Sauf que nous sommes les pions de leurs algorithmes. Parlons des écho-systèmes, ces bulles dans lesquelles nous enferment les algorithmes et qui ne renferment que des faits et des opinions en accord avec ce que nous pensons déjà. Admettons qu’un Camerounais lambda pense que le niveau d’éducation de son peuple est au plus bas et qu’il aime 5 publications qui vont dans le même sens. Pour retenir son attention et créer des interactions, l’algorithme du réseau social ne lui proposera plus rien d’autre que des publications noircissant encore plus le tableau. L’internaute se retrouve donc dans un système d’information qui ne l’édifie pas, mais le conforte dans ses idées, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, et qui lui fait penser qu’il est partagé par la majorité. Cet article sur la manière dont YouTube fait de ses consommateurs modérés des radicaux illustre parfaitement ce à quoi nous sommes exposés.

 

Les faits sont les seuls à devoir guider l’opinion. L’opinion devrait enrober les faits. Le contraire est impossible.Befoune

 

Au vu des circonstances, la question qui intitule cet article mérite d’être posée. Est-il encore possible de s’informer ?

La réponse est oui et non.

Non parce que paradoxalement, dans un monde hautement connecté où les contenus qui étaient il y a encore seulement quelques années inaccessibles sont à la portée de tous, il est très difficile d’avoir accès aux informations. Les médias en diffusent peu, et lorsqu’ils le font, la majorité se focalise sur le sensationnel et l’absurde. Les blogueurs mettent le ressenti au-dessus de tout. Les leaders d’opinions ne s’intéressent qu’au grossissement de leur nombre d’abonnés et sont prêts à tout dire pour y arriver.

Oui parce que les habitudes de consommation de l’information peuvent être changées, mais pour cela il faut une forte volonté personnelle et collective d’y arriver. Au lieu d’attendre que l’information nous soit servie, il est possible pour nous d’aller la chercher. Nous avons accès à des documents comportant des données factuelles, des rapports, des documents de recherche. Leur caractère peu « sexy » les condamne à demeurer tout en bas de la pile. Les algorithmes ne les aiment pas. Cessons de nous contenter du contenu abrutissant tout en haut de nos fils d’actualité et fondons nos opinions non pas sur celle des autres, mais sur des faits clairement présentés. Et, surtout, n’hésitons pas à consommer un contenu en radicale opposition avec ce que nous pensons. Il ne s’agit pas ici de se faire du mal. Il s’agit d’ouvrir son champ de réflexion en y ajoutant des angles auxquels on n’aurait jamais pensé si on était resté cloîtrés dans notre écho-système.

Je conclurai cet article avec quelques astuces pour mieux s’informer. Abonnez-vous à des newsletters. Elles ne savent rien de vos préférences et n’ont aucune possibilité de s’appuyer sur vos précédents Like. Elles vous servent les informations du jour ou de la semaine, tout simplement. Vous avez donc l’opportunité de savoir ce qui vous intéresse, mais aussi ce que vous n’auriez jamais su si vous étiez restés confinés dans vos fils d’actualité. Je recommande la newsletter de Quartz Africa Weekly Brief reçue dans les e-mails tous les dimanches matin. Je ne m’en lasse pas. Si vous souhaitez vous faire une opinion en vous basant sur la vision ou l’expérience de citoyens, une expérience enrichie d’informations de première main, je recommande vivement African ArgumentsThe Elephant Info et Africa Blogging. Si vous souhaitez aller encore plus loin et consommer un contenu aussi recherché que digeste, je recommande The ConversationThinkMediapartLe Club de Mediapart et AOC. Il s’agit ici de médias portant sur des sujets politiques et sociaux pour la plupart, en Afrique et dans le reste du monde. Il vous est possible de faire de cette liste une base que vous enrichirez au fur et à mesure de vos recherches personnelles. Rien ne tient mieux informé que la perpétuelle recherche de la bonne information.

Ne partez pas encore !

E. C. est un média citoyen ouvert à toutes celles et ceux qui souhaitent s’exprimer de manière informative sur tout sujet ayant de près ou de loin trait à la vie en société. Vous souhaitez nous envoyer une contribution ? Consultez notre guide des contributions, puis envoyez votre article à l’adresse elle@ellecitoyenne.com.

  • Befoune

    Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

  • Show Comments (0)

Your email address will not be published. Required fields are marked *

comment *

  • name *

  • email *

  • website *

You May Also Like

lecons-citoyennete-village

5 leçons de citoyenneté apprises d’un villageois

Les leçons de citoyenneté ne s'apprennent pas que dans les livres, et un jeune ...

newsletters apprendre participation citoyenne

5 newsletters pour tout savoir de la participation citoyenne

Vous ne souhaitez pas écumer internet à la recherche d'informations, et vous rêvez qu'elles ...

5 ways to enhance development initiatives with citizen participation

5 ways to enhance development initiatives with citizen participation

Citizens are usually left out from public projects. Here are 5 ways citizens' participation ...

3 valeurs d'une citoyenneté responsable

Quelles sont les 3 valeurs d’une citoyenneté responsable ?

Nous parlons de de droits, de devoirs, de citoyens et de citoyenneté, mais qu'en ...

Comment impliquer des citoyens de régions isolées dans un projet numérique

Comment impliquer des citoyens de régions isolées dans un projet numérique ?

Le numérique repose majoritairement sur internet, une ressource dont les populations des régions isolées ...

co-contribution le partage qui redefinit la croissance

Co-contribution : lorsque le partage redéfinit la croissance

Dans un environnement où le cloisonnement et la linéarité constitue une essence de base, ...