Budgets au Cameroun : une voiture généreusement offerte au Président

7 minutes approx.

Photo : Présidence de la République du Cameroun

20 mai 2018. Le Cameroun célébrait l’unité nationale. Nous passerons sur le fait que la dite unité étant mise à mal, plutôt que d’être célébrée, aurait mieux fait d’être évaluée. Nous irons directement à l’attraction principale du jour, celle qui a été à l’origine de nombreux articles de médias connus et reconnus, celle qui a alimenté les réseaux sociaux pendant des heures et des heures : Range Rover Sentinel version blindée, véhicule dans lequel s’est majestueusement présenté notre « Nnom Ngui » national.

Beaucoup se sont extasiés devant la merveille, d’autres se sont souvenus de la honte causée en 2016 par la Mercedes 600 Landaulet tombée en panne en plein boulevard du 20 mai… un 20 mai. Mais ce ne sont pas ceux-là qui nous intéressent. Ceux qui ont le privilège de nos modestes projecteurs sont ceux-là qui se sont plaints du coût (présupposé) de la nouvelle acquisition présidentielle, ceux qui avaient les larmes aux yeux face à « l’argent du contribuable gaspillé pour le plus grand bonheur de Biya », ceux qui auraient peut-être préféré voir le Président de la République à dos d’âne tel le messie à Jérusalem, ces auditeurs informels des comptes de la présidence de la République du Cameroun.

A tous ceux-là, je suis tentée de clamer : l’acquisition de véhicule, comme tous les précédents, a été validée par le peuple Camerounais selon un processus constitutionnel, et aujourd’hui plutôt que de geindre, nous devons tous être fiers, heureux et responsables des conséquences de nos actions.

Flashback: décembre 2017. L’Assemblée nationale doit voter les différents budgets (Loi des finances) pour l’exercice 2018, mais le boycott du SDF (qui est quand même le premier parti de l’opposition) qui vuvuzele, chante et danse durant les débats parlementaires perturbe tout. Rien n’est débattu, tout est validé par défaut par la grande majorité RDPC (parti au pouvoir) faute…d’opposition justement. Les budgets sont adoptés plutôt que votés.

Durant cette période, différentes réactions à propos de ces « protestations » du SDF ont été observées sur les réseaux sociaux. La chaussure jetée à la tête d’un parlementaire par un député de l’opposition semblait être un sujet nettement plus intéressant que la perturbation des décisions allouant l’argent du contribuable à différentes réalisations. Au cours de cette période, le 13 décembre plus exactement, j’ai posé une question : « Le boycott/bruit du SDF lors des sessions à l’Assemblée nationale est très utile pour faire passer les lois sans débat. Est-ce la meilleure manière de procéder ? »

Certains ont répondu que c’était la seule tribune dont disposait le SDF pour faire entendre sa voix face à la situation qui sévissait (et sévit encore) dans les régions « anglophones » du pays. Le SDF a même reçu du soutien de nombreux internautes saluant et applaudissant son action. Sauf que cette action, entre autres, nous a menés à la voiture du Nnom Ngui national.

Depuis ma récente expérience avec ELECAM qui a conduit au fait que je ne suis pas en mesure de voter lors de la prochaine élection présidentielle au Cameroun, je m’intéresse de plus en plus aux processus de prise de décision des organes et institutions publics, ainsi qu’à la compréhension desdits processus par les citoyens camerounais. La vérité est qu’ils ne s’y intéressent pas, et cela transparaît dans les discussions sur les réseaux sociaux, Twitter en particulier. En réalité il apparaît que la majorité des camerounais présents sur les réseaux sociaux (même la presse et certains leaders d’opinion présumés) ne sont attirés que par l’émotionnel et le sensationnel. Facile à partir de ce moment-là d’anticiper leurs réactions et d’agir en conséquence. Suivez mon regard…

Pour ce qui est du processus électoral par exemple, certains pensent que les dirigeants sont élus pour s’occuper de « ce type de choses. » Les citoyens remettent tous leurs pouvoirs entre les mains d’élus élus d’une manière qu’ils ne comprennent pas, au terme d’un processus auquel ils ne s’intéressent pas.

Il est préférable de se moquer d’un Cabral Libii acculé sur les plateaux de télévision ou d’un Akere Muna derrière une moto dont le chauffeur ne porte pas de casque. C’est bien plus intéressant. Sauf que lorsque les conséquences de l’inaction se manifestent, c’est tout le monde qui crie haro sur le baudet.

La même chose s’est passée avec le vote de la Loi des finances au Cameroun qui, je le précise, est disponible sur internet.  Personne ne s’y est intéressé. Pourtant les chaussures de Tomaino Ndam Njoya jetées sur les députés RDPC au point d’en blesser un, ont fait le buzz. Parlons donc de cette loi, de la somme allouée à la présidence, et de cette voiture supposée faire notre fierté.

Nous ne savons comment sont ventilées les sommes allouées et nous ne nous y intéressons pas. En fait nous ignorons même complètement que nos élus se doivent de manière périodique de nous rendre des comptes, et que nous pouvons et devons leur suggérer, voire leur imposer la conduite à tenir face à tel ou tel phénomène ou actualité. Quels sont les services en charge de l’audit des dépenses de la présidence de la République ? Qui répond de ces dépenses ?

Ces questions ne semblent pas d’une grande importance lorsqu’on lit les différentes plaintes. « Il a dépensé notre argent » … simple. Oui, un argent que nous lui avons tous tacitement permis de dépenser en ne nous intéressant à aucun processus menant à ladite dépense : d’où l’Etat tient-il son argent ? Comment est-il alloué ? Par qui ? Quels sont les conséquences à court et à long terme d’un boycott à l’Assemblée nationale ?

On ne crie pas à la cause, on s’offusque des conséquences , « c’est la faute à Paul Biya et à son gouvernement glouton » , le titre est en mode « repeat » chez nous. Nous crions depuis quelques mois face aux « sécessionistes violents ». Nous crierons dans quelques mois face aux résultats de l’élection présidentielle alors que nous avons fermé les yeux sur toutes les irrégularités lors du processus électoral.

Telle la cigale, les députés du SDF (et ceux qui les ont soutenu sur les réseaux sociaux et ailleurs) ont chanté alors que la Loi des finances devait être votée en Décembre 2017. Nous avons ri et applaudi. Telle la fourmi, il est temps pour nous de danser devant le Range Rover Sentinel version blindée dont nous avons constitutionnellement autorisé l’acquisition.

Je termine ce texte avec un thread publié sur Twitter sur la responsabilité des citoyens en ce qui concerne les processus publics.

  • Befoune

    Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

  • Show Comments (5)

  • Valdez

    Cet article est pertinent en mille aspects. Un d’eux est qu’il met en exergue le concept/problème de “l’ère de la post-vérité” où l’émotion et les opinions priment sur les faits et sur les actions. Et quand je lis certains commentaires au sujet de cet article, je désespère. Ils ne lisent pas l’article, ils s’arrêtent à son titre comme au bout de leur nez, ils commentent pour troller, pour le buzz. Fin octobre, les mêmes crieront au bourrage des urnes.

  • Alain Job

    Merci we l’afrique attention sur le vote du budget et rappel des droits des citoyens. En perspective, pour juges si l’absence was élus SDF est une responsable que le budget soit passé, il faut demontrer que leur nombre pouvait permettre de blower cette loi de finance au vote tenant compte que la majorité est du parti RDPC au pouvoir. Ma response est non, même avec les élus SDF, cela ne pouvait basculer les resultats. Quant aux responsabilités des citoyens, elles ne peuvent avoir effet que dans un cadre constitutionnel defini. Même si les élus le sont par les citoyens, il n’y a aucun recours pour tenor les élus responsables devant leurs electeurs autre que ne plus les reconduire.

  • Boris

    Je vous cite : “La somme allouée à la présidence de la République et aux services qui lui sont rattachés est plus de dix fois inférieure au coût présumé du nouveau véhicule (selon les dires, elle aurait coûté prêt de 900 millions FCFA)”…
    Le budget 2018 de la Présidence de la République est de 46 milliards de nos Francs CFA, soit plus de 50 fois le prétendu prix de ce véhicule… Revoyez donc votre estimation svp.

    • Elle Citoyenne
      Elle Citoyenne

      Merci Boris, l’erreur à été corrigée.

  • Thierry

    Le drame de notre époque est que le citoyen n’agit plus, il réagit. La minorité agissante, bahhh elle s’active pour ses intérêts.

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