Gabon : Boursier Tchibinda parle de son documentaire choc Regards Citoyens

Boursier tchibinda regards citoyens gabon
10 minutes approx.

Faire le tour de son pays pour prendre le pouls du niveau de satisfaction des populations aux plans social, politique et économique et recueillir auprès d’elles des propositions d’amélioration de leurs conditions de vie. C’est un rêve que je nourris pour le Cameroun, un projet que j’ai dû laisser tomber au milieu de sa conception pour des raisons de sécurité des personnes.

D’autres qui avaient le même rêve que moi sont allés plus loin. Ils ne se sont pas limités au fantasme citoyen, ils ont réalisé leur ambition. Le rêve que je nourris pour le Cameroun a été réalisé au Gabon par Boursier Tchibinda, accompagné de 5 membres de son association*  Le Réveil du Gabon.

Le Gabon c’est 1,98 millions d’habitants (2016) 267, 667 km² et 9 provinces. Elles ont toutes été parcourues par Boursier et ses 5 compagnons en novembre 2016, et cette aventure a été consignée sous forme de documentaire, Regards Citoyens. Fascinée par ce périple, j’ai contacté Boursier pour qu’il m’en dise davantage. Le but n’était pas seulement de m’informer moi sur cette initiative, mais d’informer également tous ceux qui nourriraient un tel projet et ne sauraient comment s’y prendre pour le réaliser comme ça a été le cas pour moi lorsque j’ai commencé à y penser.

Boursier tchibinda regards citoyens gabon
Boursier et quelques membres de l’association Le Réveil du Gabon

Parcourir le pays de long en large n’était pas nouveau pour Boursier Tchibinda. Très impliqué dans la vie associative et les questions de participation citoyenne en zone rurale, il a fait le tour du Gabon en 2015 pour voir de ses yeux ce qui s’y passe et mieux orienter les initiatives qu’il projetait afin qu’elles soient aussi utiles que possible au citoyen gabonais d’où qu’il vienne. C’est de ce voyage que lui est venue l’idée du documentaire, un documentaire qu’il souhaitait différent, authentique.

A la question de savoir pourquoi il ne s’est pas limité à quelques interviews de personnes issues de différentes provinces du pays, Boursier répond ceci : « Je voulais sortir de ces formats de documentaire que je qualifie de folklorique dans lesquels on nous montre une image assez orientée du Gabon. Il fallait également laisser de côté tous ces documentaires que l’on diffuse à chaque fête de l’indépendance le 17 août, afin de produire un documentaire vrai et interactif. Je ne pouvais pas caler des interviews ou demander de mobiliser des gens avant notre arrivée. Ils seraient venus parler devant la caméra avec un discours déjà tout fait. Le challenge était de pouvoir trouver des gens qui soient prêts à s’exprimer de façon spontanée. Nous ne connaissions aucun intervenant. Nous les avons tous rencontrés sur place, et c’est là tout le sens du travail effectué. »

Une année s’est écoulée entre la naissance de l’idée et sa réalisation. Convaincre les membres du Réveil du Gabon a été chose simple : ils œuvraient tous dans le domaine de la participation citoyenne, alors l’idée leur a semblé immédiatement séduisante. D’autant plus qu’en sa qualité de Responsable des projets, c’était le rôle de Boursier de proposer des projets innovants pour l’association. La machine s’est rapidement mise en marche. La notre du documentaire a été rédigée en octobre 2016, et l’étape la plus difficile a été entamée : la mobilisation des fonds.

« Initialement, le projet a été estimé à 13 millions de FCFA. Les coûts étaient ventilés de la manière suivante : frais de carburant, location de véhicule, hébergement, restauration, petit matériel et T-shirts portant le logo de notre association. C’était difficile d’avoir ces moyens financiers. Le plus important était le véhicule 4×4 compte tenu de la dégradation des routes à certains endroits. Nous avons soumis le projet au Président de l’association qui a validé l’idée. Il a grâce à ses contacts mis un véhicule tout terrain à notre disposition, ce qui a réduit le budget de moitié. Pour le reste, nous nous sommes cotisés en interne et nous avons sollicité des financements grâce auxquels nous avons pu récolter 3 000 000 FCFA. En réduisant les charges comme par exemple le fait de partager des chambres lors des étapes, nous y sommes arrivés. »

Armés d’un matériel appartenant aux membres de l’association à titre personnel tel que des appareils photos, des caméras et même un drone, les 6 jeunes gabonais ont pris la route. N’ayant pas assez de moyens, ils n’ont pas fait appel à des professionnels de la vidéo pour le tournage. Pour le montage ils ont demandé conseil à des gens qui s’y connaissaient, ce qui leur a permis de revoir la durée du documentaire et la qualité des effets graphiques.

Pendant 17 jours, nos 6 jeunes membres du Réveil du Gabon ont parcouru 13 villes et villages à travers les 9 provinces : « 15 jours à l’intérieur du pays par voie terrestre et 2 jours pour l’aller-retour à Port-Gentil car on ne s’y rend qu’en bateau. Nous avons passé la nuit en mer, ça nous revenait moins cher ! », confie Boursier.

Les citoyens interviewés dans le documentaire témoignent à visage découvert et ne cachent parfois pas leur colère. Selon Boursier, la sensation de ras-le-bol est généralisée, et le micro tendu semblait être une belle opportunité pour ceux qui souhaitaient le faire de mettre ce mal-être en mots.

Dans le village de Tébé (province du Haut-Ogooué) par exemple, Lépoclès Donald dit que les citoyens de sa région se sentent abandonnés et n’ont pas l’impression d’être Gabonais car ils ne bénéficient de rien que ce soit en termes d’infrastructures ou de niveau de vie. Il semble avoir cru à l’émergence promise tant par le gouvernement gabonais que par de nombreux autres États africains, et sa déception est grande.

La question de la citoyenneté a été abordée dans le village de Yeno.

Selon l’habitant de ce village Kombi Mondo Serge, un bon citoyen devrait être à l’aise dans son pays. Il devrait se sentir en sécurité et épaulé par les pouvoirs publics. Par-dessus tout, il devrait être libre de s’exprimer, ce qui, selon lui, n’est pas le cas au Gabon. Pour illustrer son propos, revenons à la période de l’élection présidentielle en août 2016. Le réseau internet a été coupé et les communications téléphoniques étaient limitées, certainement pour ne pas laisser filtrer les activités frauduleuses effectuées (Cf. le scandale du Haut-Ogouué). Boursier a tout de même trouvé le moyen de nous faire parvenir un article qui a été publié ici sur EC et qui dénonçait la situation : Débrancher internet au Gabon pour faire taire les citoyens.

A Bambouchine, comme dans de nombreux autres villages et villes, il n’y a pas de dispensaire, pas d’école, pas de route praticable. L’exode rural vide les zones reculées de leur population. Les jeunes, qui n’y ont aucune activité lucrative, s’en vont. Cette situation a particulièrement marqué Boursier : « En sillonnant le pays par voie terrestre, surtout le sud du pays, on se rend compte qu’il y a beaucoup de villages abandonnés, de villages sous-peuplés ou de villages peuplés essentiellement de vieillards et d’enfants. C’est un visage assez parlant de l’exode rural. Les villages se vident aussi parce que les structures de base (santé et éducation) sont désertes. Le personnel affecté dans ces endroits finit par partir à cause des conditions de vie. »

Des questions communes à de nombreux pays d’Afrique francophones ont été abordées, notamment la centralisation du pouvoir et la forte présence de la France dans la gestion des affaires. Boursier déclare ceci pour ce qui est de la nécessité de la décentralisation au Gabon : « La décentralisation a été le sujet de mon mémoire à l’université. Il faut sortir la décentralisation de sa version papier pour en faire quelque chose de réel, de concret. Les collectivités locales doivent avoir une autonomie financière et la capacité de définir des projets à l’échelle locale pour leur propre développement. »

En ce qui concerne l’ingérence de la France, le jeune gabonais dit : « Cette ingérence irrite l’élite. Une redéfinition du rapport de force s’impose. Les rapports entre colonisateur et colonisé doivent disparaître pour ne laisser place qu’aux questions d’intérêt général. La France doit laisser les Gabonais gérer leur pays, car aucun Gabonais ne décide quoi que ce soit à la place d’un Français ! »

Durant 26 minutes, Regards Citoyens présente de nombreuses faces du Gabon. Il y a beaucoup de colère, certes, mais aussi de l’espoir et de nombreux essais de solution. Vice-président de la Croix Rouge, section de Lambarene, Gabin Agani invite les populations à ne pas se braquer face aux pouvoirs publics, mais plutôt à aller vers eux pour présenter les solutions auxquelles elles ont pensé pour résoudre les problèmes qui minent leur quotidien, car elles connaissent et comprennent mieux leurs réalités.

Si vous regardez le documentaire, vous verrez que de nombreuses personnes âgées au village et en ville parlent de valeurs, de respect, du rôle central que devrait jouer l’éducation tant scolaire qu’au sein de la cellule familiale dans la création d’une citoyenneté responsable. Je suis certaine que comme moi, vous reconnaîtrez dans les visages de ceux qui ont témoigné des traits de personnes familières, et dans leurs mots, des maux qui minent le quotidien de vos concitoyens. Au fond, nos pays vivent par beaucoup d’aspects les mêmes réalités. Nous pouvons nous aussi à notre niveau et dans la mesure du possible nous approprier les solutions présentées et les mettre en œuvre.

J’ai regardé ce documentaire 3 fois, et je dois avouer que chaque fois j’ai été envahie par une immense fierté. Il ne s’agissait pas seulement du fait de voir que la réalisation de mon rêve était possible et que certains l’avaient fait. Voir des citoyens prendre la parole malgré les conditions répressives connues de tous m’a rendue fière d’eux, fière de nous. Beaucoup considèrent que les mots sont vides de toute substance mais, sous nos cieux, ils sont une grande victoire. Voir des citoyens présenter des problèmes et réfléchir à des solutions est la raison d’être d’Elle Citoyenne, et tout projet qui partage cet objectif fait ma fierté. Pourtant, aussi fière que je puisse être de la réalisation de ce documentaire, je ne le serai jamais autant que Boursier :

« Après avoir réalisé ce documentaire, je me sens libre, vivant. J’ai le sentiment d’avoir apporté ma pierre à l’édifice pour le changement. Même si à l’échelle nationale il est difficile de voir un tel travail salué par les pouvoirs publics, sur internet le documentaire a été salué. Mon souhait aujourd’hui est qu’il soit diffusé sur notre chaîne nationale afin que chaque Gabonais regarde en face les réalités de son pays. Chaque citoyen doit comprendre que le Gabon est en construction et que par de grands ou de petits moyens, nous devons tous œuvrer à changer les choses. »

*Boursier n’est plus membre de cette association, à présent il se concentre entièrement sur son initiative 241 citoyens, une plateforme de participation citoyenne numérique.

  • Befoune

    Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

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