Arsdy Kapnang : entre citoyenneté, tribalisme et politique

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10 minutes approx.

Bien que le nom qui l’a fait connaitre en tant que blogueur, Arsdy, soit bien plus connu que son véritable nom, Arsène Kapnang refuse cette étiquette. Il tient un blog, mais n’est pas blogueur. Ce qu’il est certainement c’est ingénieur, mais aussi coordinateur de Nous Citoyens, un mouvement citoyen camerounais qui fait de plus en plus parler de lui. Dans cette interview Arsdy et moi, Befoune, abordons de nombreux sujets qui créent des divisions au Cameroun : la crise post-électorale, les haines tribales, l’unité nationale, et la marche à suivre pour une sortie de crise.


Pourquoi blogues-tu ?

Le crédo de mon blog c’est « le monde vu sous mon prisme ». Je blogue pour trois raisons: je suis passionné d’écriture et d’après la poignée de personnes qui me lisent, j’ai une plume intéressante ; j’aime prendre le temps d’observer mon environnement et l’analyser, alors partager ma vision des choses avec d’autres personnes est un exercice qui m’aide à sortir de ma bulle et surtout d’enrichir mes points de vue ; j’aspire à créer un impact positif sur les personnes qui me lisent et qui je l’espère, impacteront à leur tour les autres. C’est un principe un peu naïf, certes, mais c’est l’un des vecteurs de ma vie. Ceux qui ont vu le film « Un monde meilleur » avec Bruce Willis et Haley Joel Osment comprendront certainement.

Je te suis depuis un moment, et je constate que tu t’intéresses beaucoup plus aux sujets de société et à ton ressenti en tant qu’homme, qu’il s’agisse de relations interpersonnelles ou de dynamiques sociales. C’est assez intéressant quand on sait que les femmes sont généralement celles qui abordent les sujets sous cet angle. Pourquoi cette différence ?

Je crois que je ne suis que le fruit de mon environnement. Je suis né avec une cuiller en or dans la bouche, puis 4 ans après c’est la descente aux enfers. Mon père sombre dans l’alcoolisme, je vous épargne les conséquences logiques sur son foyer. 7 ans plus tard il est emporté par un cancer, laissant sa femme et ses deux gosses seuls, en pleine crise économique. Elle a travaillé dur pour assurer une éducation de qualité à ses fils, une éducation basée sur de forts principes chrétiens. S’il y a un coupable à ma différence, c’est bien ma mère.

Tu ne parlais pas souvent de sujets politiques jusqu’à récemment. Par contre je ne sais si tu t’activais hors ligne dans ce cadre. Est-ce le cas ?

Je n’en parlais pas ouvertement par respect pour le traumatisme que ma famille, tant maternelle que paternelle, a subi. J’ai perdu des oncles que je n’ai jamais connu dans les violences post-indépendances au Cameroun. Je me rappelle de ce cours d’Education civique au CM2 à l’Ecole publique de Nkolbisson Groupe II. Mon enseignant, Monsieur Onguéné, nous avait donné une leçon sur la Constitution du 18 janvier 1996. Je crois que c’est à ce moment que j’ai pris goût aux sujets politiques. Toute ma scolarité de la 6e jusqu’en école d’ingénieurs a été marquée par une participation active aux activités post et périscolaires (club Unesco, Club Commonwealth, Coopératives, Comité des étudiants). À 12 ans l’un de mes programmes télé favoris était Expression Directe sur la chaîne nationale, la CRTV. J’ai encore en mémoire ce débat télévisé Chirac-Jospin retransmis par cette chaîne. J’étais vraiment passionné.

Mes prises de paroles sur les sujets politiques sont la conséquence du climat socio-politique camerounais actuel qui, depuis 2 ans déjà, a franchi un cap crucial et inquiétant. Je ne pouvais donc plus me taire face à tout ceci

Quel est ce climat ?

Un climat très tendu sur tous les plans. Sur le plan économique, nous sommes de nouveau sous ajustement structurel, avec une menace de dévaluation du FCFA BEAC ou XAF, monnaie d’Afrique centrale. Sur le plan sécuritaire, nous avons 3 zones de conflits : le Nord, l’Est, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Sur le plan politique, le renouvellement de la classe politique camerounaise pose problème sous un fond de tribalisme de plus en plus exacerbé.

Tu fais partie du mouvement Nous Citoyens. De quoi il est question ?

Le mouvement Nous Citoyens a vu le jour il y a bientôt 3 ans, à l’initiative de Jean-Patrick Ketcha. C’est une plateforme qui a pour but de rassembler diverses énergies positives autour de l’idéal d’un Cameroun fort et prospère, et ce sans distinction de genre, de religion, d’appartenance tribale ou de point de vue politique. J’en suis le coordonnateur, casquette que je porte depuis peu, cette année.

Le mouvement Nous Citoyens s’appuie sur quatre valeurs ou piliers : Conviction, Respect, Responsabilité, Citoyenneté.

Je suis votre action et j’ai regardé chacune des vidéos publiée sur votre page Facebook. J’ai apprécié le fait qu’au niveau des choix politiques, vous ayez donné la parole autant à ceux qui ont soutenu le régime en place durant la campagne électorale qu’à ceux qui étaient pour les parties adverses. Avec tout ce qui se dit du régime en place, est-ce que ce choix a été difficile à faire ?

Non, parce qu’en observant les débats politiques à ce moment-là, nous sentions le mercure monter. Il fallait apaiser les esprits et ce de manière fédérative pour un résultat positif.

Oui, car il fallait réunir le temps d’un après-midi, des partisans actifs des candidats à la présidentielle 2018 sous l’auvent d’un message unique. Heureusement que tous ceux qui se sont prêtés au jeu ont saisi la pertinence de notre démarche. J’en profite ici pour remercier une fois de plus les formations politiques et les militants qui ont accepté de prendre part à cette initiative.

Nous Citoyens a aussi porté l’initiative Fier d’être Camerounais. Quel était l’objectif ?

Nous en avions littéralement marre de lire tout ce qui se disait de négatif sur et par les Camerounais sur les réseaux sociaux.  C’est comme si d’un coup le Cameroun n’avait plus une once de positivisme. Nous avons donc voulu au travers de cette initiative et de ces capsules vidéo rappeler aux Camerounais ces petites raisons pour lesquelles chacun de nous aime ce pays.

J’ai regardé les vidéos et une question m’est venue : est-ce que le fait d’avoir des parents, des amis, des relations issus de tous les coins du pays est un facteur d’unité ?

Je dirai définitivement oui. Par ces amis, relations et parents, nous avons des points d’ancrage dans chacune de ces régions. Ces personnes venues d’ici et de là-bas constituent ce que nous sommes.  Renier ce facteur reviendrait à laisser mourir des parties de nos êtres.

À ton avis, pourquoi cette fracture existe-t-elle entre les Camerounais des différentes régions ?

J’ai une lecture assez personnelle de la chose. La dynamique de l’indépendance a engendré des blessures et des frustrations entre les hommes qui ont associé les déceptions et injustices vécues aux origines tribales des « bourreaux ». Chaque fois que j’en ai l’occasion, je demande à des ressortissants de différentes tribus ce qu’ils reprochent aux autres. Les anecdotes qu’ils relatent sont très révélatrices. Au final, je suis arrivé à la conclusion que chaque tribu au Cameroun a des raisons légitimes d’en vouloir aux autres. Ces raisons se transmettent de générations en générations comme un héritage de préservation de l’identité même des tribus. Il doit être liquidé afin que nous puissions de manière sincère et véritable passer le cap d’une nation totalement inclusive.

Avec tout ce qui se passe autour de Maurice Kamto, beaucoup de choses se disent. Tu es Bamiléké si on se réfère à ton nom. Est-ce que la phrase « Un Bamiléké ne gouvernera jamais le Cameroun » t’affecte personnellement ?

Non, pas du tout. Comme je l’ai dit, il y a un héritage tribal à liquider et la génération à laquelle j’appartiens doit avoir le courage d’assumer cette responsabilité. Lorsque le Cameroun a gagné la coupe d’Afrique, qui s’est souvenu que Nkoulou est Beti, qu’Aboubakar est du septentrion, que Fai Collins est des régions dites anglophones, que Ngadeu est Bamiléké ? Personne. Quand les Camerounais se vantent du génie de Manu Dibango, qui fait allusion à ses origines Sawa? Combien de Camerounais connaissent le village de Roger Milla ? Quid de Severin Cecile Abega, de Guillaume Oyono Mbia, de Dénise Epote, d’Alain Foka ?  J’ai évoqué ces illustres personnes pour dire que quelle que soit son origine, si un Bamiléké, un Sawa, un anglophone montre clairement aux Camerounais qu’il est capable de mener à bien leurs destinées, tôt ou tard il sera élu président du Cameroun.

Au cours d’une conversation privée tu m’as dit qu’au vu des événements récents (crise dite Anglophone, troubles post-électoraux), tu comptais t’engager davantage. Veux-tu en parler ?

Oui, bien sûr. Déjà, il ne s’agit pas de m’engager en politique. Avec le mouvement Nous Citoyens, nous travaillons à des actions réelles et palpables dans des environnements bien circonscrits. Ces actions auront deux axes : l’éducation et l’incitation à la participation aux initiatives d’amélioration des conditions de vie des populations. Nous croyons que le succès que ces actions obtiendront nous donnera un Proof of concept réplicable par toutes les communautés ou personnes de bonne volonté partageant nos idéaux et souhaitant passer à l’action.

En tant que blogueur, qu’as-tu pensé des blogueurs qui ont été pointés du doigt pour avoir accepté de l’argent pour en quelque sorte chanter les louanges du régime en place au travers de la chaîne de télévision nationale ?

« En tant que blogueur »… Par égard pour la discipline que ces scribes du web s’imposent, je préfère ne pas être considéré comme un blogueur. Je ne suis pas blogueur, mais je tiens un blog. De manière basique, un blog est un média qui a une ligne éditoriale. Sur cette base, chaque blogueur est libre de produire un contenu en la faveur du candidat X ou Y, que ce soit de manière bénévole ou rémunérée. C’est le cas dans toutes les nations du monde. Nous en avons eu la preuve par 100 lors de la dernière présidentielle américaine.    Par contre, j’en appelle à la conviction de chacun. Une élection présidentielle est quelque chose de sérieux pour que l’on décide de trahir ses convictions pour de l’argent.

Certains politiques appellent à des marches et manifestations suite au résultat de l’élection présidentielle. Tes publications sur Facebook montrent que tu n’es pas d’accord avec cette stratégie. Quelle serait pour toi la marche à suivre aujourd’hui, et pour quel résultat ?

S’il y a une chose formidable et extraordinaire qui s’est produite durant cette élection, c’est bien la libération de la parole ! Au Cameroun, à tort ou à raison, on ne se tait plus.

Durant les audiences du contentieux électoral devant le Conseil constitutionnel, une question a mis les brillants avocats de l’opposition en difficulté : que dit la loi? Le problème de fond est donc la loi électorale qui se vote à l’Assemblée nationale.

Ces deux facteurs associés ensemble tracent une voie : celle des prochaines élections locales. C’est l’enjeu, car seul le pouvoir législatif est à même de tenir tête au pouvoir exécutif. En tirant les leçons du scrutin qui vient de s’achever, la redistribution des cartes dans les circonscriptions sera une autre bataille et je crois que si l’opposition se prépare dès à présent, elle aura les moyens de tirer son épingle du jeu et d’amorcer l’implémentation à l’échelle locale de sa ou ses visions pour le Cameroun.

Si tu devais faire passer un message en une seule phrase, quel serait-il ?

Peu importent nos convictions divergentes, nous avons un pays à construire et à protéger ensemble !

  • Elle Citoyenne

    Elle Citoyenne est un média citoyen bilingue (Fr-An) qui a pour mission d éduquer sur les questions de participation citoyenne, de porter la voix des citoyens d Afrique et d ailleurs qui dénoncent des situations sociales ou politiques et proposent des solutions, et enfin de mettre en lumière des initiatives de citoyens pour le bien-être de leur communauté.

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