Adolescente et mère, le prix du silence

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Les sociétés africaines sont par essence pudiques. Malgré l’évolution des communautés, certains aspects sont maintenus dans l’ombre, notamment le sexe et tout ce qui s’y rapporte.Les jeunes filles, tout comme les jeunes garçons, ne bénéficient d’aucune éducation sexuelle. Les mères ne parlent pas à leurs filles de sexe pour ne pas les pervertir ou leur donner l’envie de faire des expériences dans ce sens. Au lieu de les préserver, cette situation les expose à tous les dangers.

On en parle peu à cause de l’aspect tabou de la chose, mais le cas des filles mères en Afrique en général est un problème sur lequel il vaut la peine de se pencher. Les grossesses précoces sont considérées comme honteuses et disgracieuses. La jeune fille enceinte vit les pires atrocités. Elle est parfois chassée de chez ses parents ou mariée de force soit au père de l’enfant (réticent la plupart du temps), soit au premier venu qui voudra bien d’elle malgré la faute.

Dans ce cas, la dot, qui chez nous en Afrique est une mesure de la valeur de la femme épousée, est annulée ou considérablement réduite pour ne pas décourager le prétendant. Lorsqu’elles ne sont pas mises à la porte, elles sont insultées à longueur de journée et systématiquement retirées de l’école dans les rares cas ou elles n’en sont pas renvoyées. Les filles mères font la honte des parents, la honte de la famille et la honte de la société.

Les grossesses précoces sont considérées comme honteuses et disgracieuses. La jeune fille enceinte vit les pires atrocités.Befoune

Outre l’œuvre des ONG internationales, de nombreuses associations locales à travers l’Afrique apportent une aide non négligeable à ces jeunes mères. Des foyers d’accueil sont créés, des programmes de formation et de réinsertion sont conçus et mis en œuvre, et toutes ces initiatives portent des fruits. En bref, le problème est « résolu » en aval, mais que se passe-t-il en amont ? 

J’ai eu la chance de naitre dans une famille aux membres ouverts d’esprit. Aussi loin que je me souvienne, ma mère m’a toujours mise en garde à propos des “relations filles-garçons”. Le discours était certes pudique, mais il a toujours été parfaitement clair. Très peu de jeunes filles ont la même chance que moi, très peu sont informées de l’existence et l’utilisation des préservatifs et des pilules contraceptives (qui soit dit en passant sont nettement moins coûteuses qu’on pourrait le penser, environ 1 500 FCFA, soit 2,50 euros la plaquette. Elles sont prescrites par un gynécologue). Très peu sont informées des risques autres que les grossesses précoces et non désirées, notamment les maladies sexuellement transmissibles.

Avec la mondialisation et l’importation des cultures, de nombreuses valeurs se perdent. Il est impossible d’enfermer les enfants dans une cage pour les protéger.Befoune

Mon objectif ici n’est pas d’encourager la dépravation des mœurs ou les rapports sexuels avant le mariage. Mais soyons réalistes. Avec la mondialisation et l’importation des cultures, de nombreuses valeurs se perdent. Il est impossible d’enfermer les enfants dans une cage pour les protéger. Le dialogue est l’un des deux  moyens les plus efficaces pour prévenir les grossesses précoces. Les parents doivent pouvoir parler à leurs enfants.

Les campagnes de sensibilisation des jeunes sont utiles, mais des campagnes de sensibilisation des parents qui les encourageraient à susciter des discussions sur le sujet avec leurs enfants seraient encore plus utiles.

Les cours d’éducation sexuelle sont le second moyen. J’ai étudié dans deux collèges privés catholiques à Douala au Cameroun. Dans le premier, le Collège Saint Michel, j’ai suivi des cours d’Économie sociale et familiale (ESF). Dans le second, le Collège Chevreul, j’ai eu droit à des cours d’Éducation à la vie et à l’amour (EVA). Je ne prétends pas qu’ils m’ont mise à l’abri de tous les risques, mais j’étais suffisamment informée et capable d’informer les amies qui me demandaient conseil.

L’accès à ces informations peut également sauver la vie à ces jeunes filles en leur évitant des avortements, mais surtout les avortements à risque. Ils sont pratiqués par des charlatans formés sur le tas ou des vendeurs de “potions” d’avortement qui prétendent venir en aide à ces filles. La majorité d’entre elles se tournent vers ces personnes par crainte de la réaction des parents et du regard des autres.

Combien de fois a-t-on retrouvé des nouveau-nés dans des bennes à ordures, des trous de toilettes turques ou dans la rue ?Befoune

Cette crainte de la réaction des parents et du regard des autres conduit certaines jeunes mères vers les pires atrocités : combien de fois a-t-on retrouvé des nouveau-nés dans des bennes à ordures, des trous de toilettes turques ou dans la rue ? Certaines les abandonnent vivants, exposés à tous les dangers et à une mort quasi certaine, d’autres “prennent soin” de les étouffer avant de les jeter.

Jusqu’à quand nous tairons-nous en prétendant perpétuer la culture et les traditions ?

Photo: Ventures Africa

  • Befoune

    Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

  • Show Comments (6)

  • gigihab

    Malheureusement telle est le triste sort des filles-mères en Afrique. Frustration déni elles sont mis en marge de la société telles des parias et ce pourquoi? Pour avoir donné la vie??!!

  • Bifaka

    Très bel article
    La première chose qui me semble la cause première de cet état de fait est l’absence d’une éducation adéquate.
    On parle abondamment d’émergence mais très peu d’éducation dans nos pays.
    L’éducation est le fait de deux entités importantes
    1) Les parents et par extension la famille
    2) La société par le truchement de l’école
    La conjonction des deux est la garantie d’un citoyen d’une citoyenne bien formé. Par ailleurs si l’un faillit l’autre est à même de prendre le relais.
    Il se trouve malheureusement qu’à cause du chômage certains parents ne soient même pas à même d’encadrer leurs enfants et pire ils participent parfois par la force de la pauvreté a cet état de chose concernant ces jeunes mères.
    L’égoïsme de notre classe dirigeant a vu émerger deux types d’écoles dans nos pays ; l’école publique n’est même plus soutenue par les dirigeants qui envoient leurs enfants dans des écoles prives au grand dam des écoles publiques dans lesquelles se retrouvent la majorité de ces jeunes potentielles mères.
    Que faire serait la question ?
    Il faut remettre l’éducation publique au centre de tout. Il faudrait même la reformer si nécessaire.
    LE SAVOIR C’EST LE POUVOIR

    • Elle Citoyenne
      Elle

      Le cas des écoles publiques est un cas qui mérite vraiment une étude approfondie. La défaillance du système éducatif est la cause de la majeure partie des problèmes auxquels nous nous heurtons. Le savoir c’est effectivement le pouvoir, car il favorise l’éveil et le questionnement.

  • Dniabaly

    Cet article est très touchant. Triste sort que celui réservé aux filles mères dans nos sociétés africaines “ultra-conservatrices” ou plutôt hypocrites.

    • Elle Citoyenne
      Elle

      Hypocrite est le mot approprié, Dniabaly.

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