Viol conjugal mythe ou realite

Viol conjugal : mythe ou réalité ?

Le viol est un sujet difficile à aborder. Il est quasiment tabou. Le viol conjugal lui, semble encore plus tabou.  Il n’est pas chose courante chez nous, comme dans de nombreux autres endroits d’ailleurs. En réalité il n’existe quasiment pas quel que soit le cas. Une femme ne peut être violée par un homme avec qui elle a l’habitude d’avoir des relations sexuelles, un homme avec qui elle a eu des enfants. Un viol n’est commis qu’au coin de la rue, dans la nuit noire, par un inconnu armé. Et même ! Rien n’est sûr. Tout dépend du comportement de la femme. Est-elle aguicheuse ? Est-elle jolie ? Était-elle habillée “décemment” ? Est-elle “dure” avec les hommes ? A-t-elle des formes attirantes ? Est-elle… femme ? Si oui, ce n’est pas un viol. C’est un homme qui aurait cédé à la tentation qu’elle aurait provoqué.

J’ai voulu “tester les eaux”, alors j’ai abordé le sujet sur Facebook.

Les réactions ont été très colorées. Certains ont avoué n’avoir jamais entendu cette expression, d’autres ont laissé entendre que les choses de la chambre doivent rester dans la chambre, comme on dit chez nous. D’autres encore ont déclaré qu’une fois mariée, le rôle de la femme est de satisfaire son mari. Dans la discussion tenue sur Twitter, des boucliers tels que la religion et la tradition ont été brandis pour écarter la notion de viol conjugal. La légitimation implicite de ce type de viol au Cameroun a été soulignée à travers le fait que lors des célébrations de mariage, les maires rappellent aux nouvelles mariées de ne jamais dire “NON” à leur mari.

Il n’est pas possible de parler de viol conjugal en Afrique sans tenir compte de la structure des sociétés. Les sociétés africaines ont un fonctionnement majoritairement patriarcal, la femme est sous la domination de son mari. Le viol conjugal n’est pas souvent considéré comme un crime, car l’épouse ne fait que remplir son devoir. Cette conception selon laquelle la satisfaction des pulsions sexuelles du mari est un devoir primaire pour la femme laisse malheureusement penser que le sexe est l’une des principales raisons du mariage.

L’homme pense très souvent pouvoir disposer de sa femme (et donc de son corps) à sa guise, et le paiement de la dot solidifie cette conception dans l’imaginaire social : souvent très élevée la dot fini par être considérée comme un achat. La femme devient une propriété,  un investissement qui se doit d’être rentable à tout prix.

Dans cet extrait d’une minute du documentaire What About Me Men & Women, on peut clairement entendre l’interviewé dire “Anytime you need your wife sexually, she cannot object to it. This is why she is here.”

Le viol conjugal est autant un mythe qu’une réalité. D’un côté il existe car il est vécu, d’un autre il n’existe pas car il est tu. C’est principalement le cas en Afrique où le simple viol provoque une stigmatisation de la victime et parfois même de sa famille. Une femme violée est souillée, personne ne voudra l’épouser. Dans une société où le sexe est tabou et où le mariage est considéré comme l’aboutissement d’une bonne éducation et d’un comportement exemplaire, il est préférable de ne pas en parler. La situation est encore plus complexe lorsqu’il survient au sein d’un mariage.

Une femme qui se plaint d’être violée par son mari est une femme qui n’est pas consciente de ses devoirs conjugaux. C’est une “mauvaise femme”, et une mauvaise femme est une honte tant pour elle que pour sa famille. Par ailleurs, une femme pour qui le mari éprouve encore du désir doit s’estimer chanceuse. Il aurait pu aller voir ailleurs, pourtant ce n’est pas le cas.

Hors mis les considérations sociales et l’imaginaire africain, la question ici est un compagnon/fiancé/mari peut-il violer sa bien-aimée ? Est-ce possible ?

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Une relation de couple devrait toujours être émaillée de respect, d’amitié, d’entente, d’amour que l’on soit marié ou pas. Je n’oublierais jamais ce jour où sur ces carreaux, ce balcon, quelqu’un que j’aimais a bafoué tous ces principes au nom de la violence. Viol, bastonnade subie en silence et surtout relation maintenue malgré ça. En sortir, la plus belle décision de ma vie, la douleur, un souvenir qui m’a fait grandir et inspiré à dire: plus jamais ça. Je suis sacrée. Pour les femmes, demoiselles qui me liront, ne prenez jamais rien pour acquis. Il n’y a pas de manuel pour repérer un homme violent. Cependant, il y a des signes qui ne trompent pas et la violence verbale en est un. Un homme qui vous insulte, vous dénigre pour un rien, c’est un homme qui peut vous battre, et/ou exiger l’acte sexuel même lorsque vous n’en avez pas envie. J’étais amoureuse mais l’amour ne doit pas tout supporter. Notre vie, notre santé est prioritaire, car nous aurons toujours mieux à vivre. Aujourd’hui, je suis mère et quand je regarde ma fille dormir, je prie le Seigneur de me donner la force et les mots pour la sensibiliser au mieux et lui expliquer ce qu’est et ce que n’est pas l’amour.

Le nom de la jeune femme a été changé car elle a souhaité témoigner anonymement.

Le fait que l’acte sexuel au sein d’un couple traduise l’amour que les partenaires ont l’un pour l’autre rend la chose encore plus difficile à évaluer. De nombreuses femmes n’y croient pas, même celles qui le subissent ou l’ont subi. Il en va de même pour les hommes, qu’ils soient impliqués ou non :  “Ce n’est pas un viol, il est juste venu à bout de mes résistances/ je suis juste venu à bout de ses résistances”. Pourtant ne pas avoir envie d’avoir une relation sexuelle, le dire clairement et être forcée malgré tout s’apparente à subir un viol. L’absence de violence ou de lésion ne suffit pas pour affirmer que le viol n’a pas eu lieu. Le ressenti ici vaut autant que des lésions visibles. Le fait de se sentir forcée vaut autant que des hématomes.

Elle le voulait, je l’ai senti, elle était lubrifiée.” Messieurs (et Mesdames), cette phrase ne veut absolument rien dire. Le corps humain en situation de détresse réagi de manière à subir le moins de dommages possibles. Cette lubrification est naturelle. Dans ce cas elle n’est pas synonyme de désir, mais d’auto-défense. Le court-métrage d’1 minute et 47 secondes ci-dessous est une belle mise en scène d’un viol en couple, d’un viol sans aucune violence. La réalisatrice et actrice Chloé Fontaine est âgée de 25 ans et a déclaré “Il y a des viols qui sont admis, qui sont tolérés, qui sont dédramatisés, voire décrédibilisés. Les gens ne peuvent pas croire qu’un mari puisse violer sa femme.”

Revenons au cas de l’Afrique et parlons recherches, lois et statistiques.

La majorité des documents qui portent sur l’Afrique consultés pour la rédaction de ce texte font l’impasse sur le viol conjugal. Il n’est question que de violences conjugales, une expression qui socialement “passe mieux”. Dans de nombreux pays comme le Botswana et le Sénégal, aucune législation n’aborde la question du viol conjugal. Au Nigeria, en Éthiopie et au Kenya, la loi protège les droits conjugaux, mais précise qu’un viol ne peut survenir qu’hors mariage.

D’après le document de recherche Women, Business and Law publié par la Banque mondiale, seulement 14 pays d’Afrique ont une législation criminalisant de manière spécifique le viol conjugal et le Cameroun n’en fait pas partie.

Viol conjugal mythe ou realite

Les hommes sont exempts de toute poursuite en cas de viol conjugal dans 8 pays africains : Guinée équatoriale, Érythrée, Éthiopie, Gambie, Kenya, Malawi, Sud Soudan et Tanzanie. Lorsqu’une proposition de loi criminalisant le viol conjugal a été présentée aux députés kenyans en 2010, elle a été violemment attaquée car jugée contraire aux traditions africaines. Le coup d’éclat a été l’Afrique du Sud, pays où le viol est reconnu comme endémique : le pays a fini par prendre des mesures pour criminaliser le viol conjugal.

Taire les viols ne change malheureusement pas les chiffres. Selon les résultats de l’enquête des Nations Unies The World’s women 2015 : trends and statistics publiés en avril 2016, l’Afrique est le continent avec le taux de viol le plus élevé.Viol conjugal mythe ou realite

Et les viols commis par un partenaire sont les plus fréquents.

Viol conjugal mythe ou realite

D’après ce rapport, “Les violences sexuelles perpétrées par son partenaire sont beaucoup plus répandues que le viol commis par une personne tierce.”

Le viol conjugal peut rester mythique dans notre imaginaire, mais les faits attestent de son existence. Tout comme un homme, une femme a des besoins sexuels et éprouve du désir et tout comme un homme, il existe des moments où elle “n’a pas envie”, sans qu’il n’y ait de raison à donner. J’invite les hommes à faire preuve d’empathie et à se mettre à la place de leur compagne. Comment vous sentiriez vous si vous étiez forcés à avoir des relations sexuelles alors que vous êtes déprimés, fatigués, énervés ou alors en plein match de foot de votre équipe préférée ?

Photo : Info Afrique

  • Befoune

    Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

  • Show Comments (11)

  • Thierry Feuzeu

    Je vous jure onong, Georges Brassens était trop fort.
    J’imagine la scène d’ici: un ami vient le voir, lui pose son problème. Il analyse ledit problème, le confronte à la société dans laquelle il vit, et se rend compte que non, ce n’est pas la peine.
    Et là, il a l’idée de génie. Ce problème, il va le léguer à la postérité en chanson, afin qu’un jour où les mentalités auront évolué, qu’on puisse en discuter.
    La chanson en question, c’est La Nymphomane: https://www.youtube.com/watch?v=QqbbfTqplwk

    En voici un extrait:
    “J’ai beau demander grâce, invoquer la migraine,

    Sur l’autel conjugal implacable elle me traîne”

    Si j’ai bien compris, c’est ça la définition du viol conjugal non?
    Alors Anne Marie, la question qui se pose est celle-ci: est-ce que le viol conjugal, comme avant les violences conjugales, va être traité aujourd’hui comme ci les femmes étaient les seules victimes, pour qu’on se rende compte avec surprise dans quelques années que cela peut aussi arriver aux hommes?

    • Elle Citoyenne
      Befoune

      La question du viol de l’homme a été souvent soulevée suite à ce texte. Je devrais peut-être faire des recherches sur le sujet!

  • leyopar

    En plus de la tradition, la religion pèse lourd en Afrique cela n’arrange pas les choses. Vas en parler à un prêtre, il te rira au nez. La femme doit se donner à son mari. Et c’est bien dommage. L hormetta règne et il n’y a pas de recours….

  • Thierry

    J’ai été cambriolé, l’appartement retourné de fond en comble et j’ai ressenti cela comme un viol, une intrusion dans ma chair, je pense avoir mis de côté presque l’ensemble de ma garde robe et autre objets. Il prend des formes variées pas toujours facile à expliquer ou écrire mais ses effets sont identiques, profonds et traumatisants. Le viol dans sa dimension physique est une part dans tout ce que le viol peut être, il faut qu’on mette aussi l’accent sur la part verbale, la part gestuelle (le mépris, le dégoût) et j’en passe. Merci pour l’article. Bon retour.

    • Elle Citoyenne
      Befoune

      Merci ! Et je ne repartirai pas de si tôt.

  • BlackPsy

    Comme vous le soulignez si bien dans l’article, les perceptions sur le sujet sont fortement variées. Tout dépend de la grille de lecture que chacun utilise pour évaluer ce qu’on appelle “viol conjugal”.

    Deux femmes peuvent être “victimes” d’actes identiques commis par leurs conjoints, et l’une se sent “violée” tandis que l’autre pas.

    Chaque femme a sa propre conception et ses propres limites. En plus, certaines personnes sont stimulées par des pratiques sexuelles de type “sado-maso”. Elles ne trouvent un véritable plaisir que dans une certaine “violence sexuelle”: se faire “violenter” et prendre de force, ou encore résister pour attiser le désir de leur conjoint. Tout dépend de leurs habitudes.

    Les pulsions sexuelles se déclinent différemment et il peut tout à fait arriver qu’il y ait une incompatibilité entre deux conjoints sur ce point. L’un se sentant forcé là ou l’autre exprime simplement son mode de fonctionnement. D’où parfois les frustrations et les incompréhensions.

    Les croyances concernant la sexualité sont non seulement culturelles, mais aussi familiales (éducation) et surtout liées aux expériences antérieures. Comment un homme perçoit il la sexualité au sein de son couple? et comment sa compagne la perçoit-elle en retour?

    Il existe un gros tabou là dessus. Combien de couples communiquent ouvertement sur leurs désirs sexuels et sur leurs limites?

    Le stéréotype selon lequel les femmes aiment qu’on insiste pousse les hommes à être maladroits. Or, toutes les femmes ne sont pas pareilles. Il est nécessaire d’apprendre à bien se connaître sur ce point afin de ne pas blesser l’autre. Par exemple: une femme peut être adepte de la “contrainte” quand il s’agit de la pénétration vaginale, mais se sentir violée si cette même “contrainte” (physique ou morale) est appliquée pour une pénétration anale.

    L’éducation sexuelle reçue, les préférences individuelles, et la compatibilité intime sont autant de variables qui influencent les perceptions masculines et féminines sur le sujet.

    De mon point de vue, on peut parler de viol quand il y a contrainte ET souffrance (physique ou morale). Et je ferais ici référence à un des principes majeurs de la victimologie qui est que ” le ressenti de la victime l’emporte sur la gravité des faits”. On peut donc se sentir “violée” alors que les faits dont il est question sont socialement/culturellement normaux. Toutefois, ce n’est pas pour autant qu’on ne souffrira pas.

    Voilà pourquoi il faut donner priorité au ressenti de la “victime” et non à notre perception de ce qui constitue un viol ou pas.

    Je précise que mon propos ne concerne pas les actes de violences sexuelles perpétrées dans le but d’asservir la femme, de dégrader ou de porter atteinte à l’intégrité physique et psychologique de son épouse.

    Ceux là, je les condamne fermement. Le respect de l’autre étant fondamental dans le couple.

    • Elle Citoyenne
      Befoune

      Votre commentaire me donne une seule envie : vous demander de contribuer sur Elle Citoyenne.

    • LO

      Bonjour BlackPsy

      Je ne me suis pas empêchée de me crisper à la vue de l’exemple que vous pris pour comparaison.

      Même si votre argumentaire est bien construit, je trouve que certaines parties comme l’incompatibilité sexuelle, les désirs sexuels ou la non communication n’ont pour ma part, pas lieu d’être que ce soit pour le viol conjugal ou pour les pratiques SD. Au pire on n’est pas satisfait, on n’a pas aimé mais ca n’est pas pour autant que ca conduit à un viol, une invasion forcée de son intimité (ca va bien au delà de ça).

      Je parlais de l’exemple et du mot victime que vous avez mis entre guillemet. Le mot victime implique déjà la notion de pénal, victime, actes répréhensibles, fauteur et punition. Qu’à cela ne tienne, si on l’enlève, l’exemple n’en reste pas moins incertain car on a bien deux situations distinctes.

      L’une des femmes est dans une relation dont la sexualité est conduite par ses désirs et dont le partenaire a bien connaissance. Il y’a plaisir.

      L’autre, non. Elle subit, ou s’y adonne (parfois a plaisir mais j’en doute puisque la question du viol conjugal submerge, et que dans les nombreux forums féminins que je fréquente, aucune ne parle de plaisir ) parce qu’elle a appris culturellement que c’est normal. D’autres femmes même lui diront que c’est normal.

      Je pense que le vrai problème dans nos cultures africaines, dans d’autres également, la religion et partout dans le monde d’ailleurs c’est la représentation de la femme, le refus de considération de son consentement. Les fonctions des genres (féminin/masculin) ont pour but de donner aux hommes un total accès au corps de la femme que soit sexuellement, pour la reproduction, l’effort domestique etc… La femme est résolument ramenée à son corps, sa valeur est rattachée à son corps (jeunesse, beauté, nombre de partenaire,virginité.. ) qui lui est rattaché et appartient à l’homme qu’elle doit épouser.
      Il faut déconstruire cela. Car même si certaines se sentiront victimes et le crieront ou non, d’autres ne le feront pas. Entrainant ainsi la répétition d’une culture d’hommes qui se sentiront en droit sur le corps d’une femme.

      D’ailleurs la directrice des Ressources Humaines en Ouganda a il y’a quelques jours, pris une mesure interdisant aux femmes les décolletés, mini jupes, cheveux teints dans la fonction publique. Encore une mesure qui bientôt sera une culture visant à brimer la femme dans un souci de ne pas gêner les hommes. Le pire c’est que c’est une femme qui prend cette mesure. Mère nuit elle à la femme ?

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