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Le système éducatif en Afrique, un héritage colonial

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En général, pour la plupart des pays qui ont subi les affres de la colonisation, le système éducatif  a été façonné par ceux qui dominaient, c’est-à-dire les colons.  Le système éducatif actuel est le corrollaire de celui qui fut en vigueur pendant les périodes coloniales. En d’autres termes, nous pensons que l’éducation dans les pays issus de la colonisation ne s’est que trop peu démarquée de ce drame car les programmes éducatifs actuels prennent très peu – voire ne prennent pas – en compte les réalités culturelles. A notre avis, les formations éducatives en Afrique s’inscrivent dans la continuité de la colonisation (1) et ne permettent pas l’émergence d’intellectuels conscients des réalités historiques et culturelles du Peuple noir (2). Nous allons particulièrement nous focaliser sur le niveau secondaire, c’est-à-dire celui qui va de la classe de sixième à celle de Terminale pour illustrer notre propos.

Le système éducatif actuel: un héritage colonial

Pendant la colonisation, l’éducation entrait dans le cadre de la « mission civilisatrice » des puissances coloniales. Il était donc question d’enseigner à ceux que l’étranger considérait comme des « sauvages/primitifs » les grandeurs de la métropole. C’est pourquoi « Pour Albert Sarraut, comme pour la majorité de ses contemporains au moment de l’exposition coloniale internationale de Vincennes en 1931, il ne fait pas doute que ‘l’oeuvre scolaire’ est à ranger du côté des bienfaits apportés par la métropole dans les territoires sous sa domination » (Barthélémy, 2010). De ce fait, l’éducation était particulièrement calqué sur le système de gouvernance.

Dans les colonies britanniques, l’indirect rule était appliqué et les structures traditionnelles n’étaient pas détruites. Contrairement à cette méthode, les Français appliquaient une politique d’assimilation. Il s’agissait de transformer le « nègre africain » en « Petit français bon marché« . Mais il est important de relever que, des deux côtés, cette éducation n’avait pour but unique que de former des cadres capables de servir l’administration coloniale. Elle n’était pas destinée à offrir aux peuples les éléments qui auraient pu provoquer l’éveil des consciences et conduire à l’autodétermination.

Tout d’abord, l’enseignement dans les écoles pendant la période coloniale était dispensé dans des langues étrangères aux communautés qui le subissaient. Prenons le cas de l’Afrique du Sud où, pendant l’apartheid, l’Afrikaans fut imposée comme langue d’enseignement dans les écoles noires à partir d’un décret de 1974, signé par Michiel Coenraad Botha, Ministre de l’administration, du développement et de l’éducation bantoue.

Considérée comme la langue de l’oppresseur, l’Afrikaans fut remis en cause par la communauté noire descendue dans les rues de Soweto le 16 juin 1976. Aujourd’hui encore, l’enseignement est dispensé dans les langues du colonisateur. Au Cameroun, il s’agit du français et de l’anglais. Au niveau des classes de quatrième et de troisième, les élèves peuvent même apprendre l’espagnol, l’allemend, l’arabe ou encore le latin. Les langues locales sont très peu représentées, sinon absentes.

D’autre part, l’éducation coloniale a eu pour principal résultat un lavage de cerveau chez ceux qui y accédaient, les transformant alors en étrangers dans la  société dont ils sont pourtant originaires. C’est ce que relève l’écrivain tunisien Albert Memmi en ces termes: « Loin de préparer l’adolescent à se prendre totalement en main, l’école établit en son sein une dualité définitive » (Memmi, 1957). Ainsi, l’on perd ses repères et l’on ne sait vraiment à quelle société l’on appartient réellement.

On se sent étranger à la façon dont réfléchissent les siens et pas tout à fait proches des colons qui nous offrent cette éducation. Cette dualité a également été dénoncée par l’écrivain Cheikh Hamidou Kane dans L’aventure ambigue. En effet, Samba Diallo, le héros du roman, se retrouvera piégé entre son éducation à l’école coranique et celle suivie à « l’école des Blancs ».

Comme nous pouvons le remarquer dans le livre de Cheikh Hamidou Kane, il existait pourtant dans les sociétés traditionnelles africaines un système éducatif qui fournissait aux jeunes tous les éléments nécessaires à un développement en phase avec les valeurs culturelles. Malgré l’absence de l’écriture dans certains groupes ethniques, les apprentis recevaient un enseignement adapté sous forme orale et par l’observation de leurs aînés. Cependant, il est important de noter que l’école n’a pas fait son apparition en Afrique avec la colonisation. Elle existait bien avant que les Européens franchirent les côtes africaines.

En effet, le continent africain a abrité de grandes universités telle l’université de Sankoré à Tombouctou pendant le moyen-âge. Elle faisait d’ailleurs l’objet d’une admiration de la part d’intellectuels étrangers tels que le célèbre géographe Ibn Battuta qui visita le Manding entre 1352-1353 (Delafosse, 2015). D’ailleurs, les manuscrits de Tombouctou traduisent une avancée dans de multiples domaines tels que les mathématiques, l’astronomie ou le droit. De ce fait, nous pouvons comprendre que l’éducation arrivée avec les missionnaires n’avait pas pour but d’offrir la science aux peuples colonisés, sinon une science européenne (nous considérons que chaque société a sa culture, donc sa science) qui sert les intérêts de la métropole.

Toutefois, comme Samba Diallo, beaucoup d’Africains ont sûrement ressenti ce déchirement entre leur culture originelle et celle acquise dans les écoles coloniales. Ce déchirement a été à l’origine de leur prise de conscience sur la nécessité de libérer leur Peuple de la domination des étrangers. C’est par exemple le cas de Rudolf Duala Manga Ndumbè qui rentra au Kamerun en 1896 après avoir terminé ses études en Allemagne. Devenu chef du clan Bell (Duala) en 1908, il s’oppose au projet d’urbanisation du gouverneur allemand Théodore Seitz.

Ledit projet avait pour but la construction d’un grand port, ce qui aurait conduit à l’expropriation des populations dualas des terres de leurs ancêtres, acte ne respectant pas les clauses du traité germano-duala de 1884. Il sera donc relevé de ses fonctions de chef par l’administration allemande mais continuera à s’opposer au projet allemand. Il sera soutenu par d’autres chefs locaux qui remettront en question le pouvoir colonial. Ce qui provoquera la colère des Allemands qui l’exécuteront le 8 Août 1914.

Dans le même contexte, nous pouvons citer d’autres noms qui ne sont pas étrangers à l’histoire de l’Afrique: Patrice Lumumba et Thomas Sankara. Ces hommes qui avaient compris que l’Afrique devait être libérée de l’emprise coloniale seront tués par ceux que l’éducation coloniale aura complètement formatée et qui, dès lors, ne seront plus conscients des défis réels du continent. Ces évènements qui se sont produits 50 ans plus tôt, sont encore visibles aujourd’hui sur notre continent où une classe d’intellectuels conscients des challenges véritables à relever émerge difficilemen

Une classe d’individus non-conscients des défis réels du continent

Le savant sénégalais Cheikh Anta Diop disait : « Il n’y a qu’un seul salut, c’est la connaissance directe et aucune paresse ne pourra nous dispenser de cet effort. Il faudra absolument acquérir la connaissance directe. A formation égale, la vérité triomphe. Formez-vous, armez-vous de science jusqu’aux dents« . La science dont parle Diop dans son propos se rapporte à la connaissance de l’Afrique et de son histoire profonde, des réalisations faites par les civilisations qu’elle a abritées dont l’Egypte antique. Or, les programmes éducatifs actuels continuent d’enseigner les réalisations de ceux qui sont venus avec le système colonial. Par exemple, l’on continue d’enseigner aux Africains que c’est Christophe Colomb qui découvrit l’Amérique alors que Ivan Van Sertima présenta de multiples preuves sur les voyages effectués vers le « Nouveau continent » par les Africains pendant la période précolombienne.

Le programme d’Histoire dans les écoles de plusieurs pays du continent n’est pas exhaustif sur les empires précoloniaux. De ce fait, l’on continue à mettre dans l’esprit des Africains qu’ils sont un Peuple faible, de dominés, d’éternels assistés, qui a besoin de l’aide coloniale sans laquelle les routes, hôpitaux et écoles n’existeraient pas. L’on continue à montrer aux Africains qu’ils n’ont pas contribué à la civilisation universelle et qu’ils sont, selon la typologie de Caroll Quigley, des peuples parasites, c’est-à-dides peuples qui n’ont rien fait pour l’Humanité mais qui profitent des réalisations des autres (Quigley, 1979). Ce n’est pas différent du temps où l’on enseignait aux Africains que leurs ancêtres sont les Gaulois.

Ces actions continuent à créer chez les Africains actuels un complexe de colonisé, obligés de reproduire les mêmes actes que leurs prédécesseurs qui s’envolaient pour la métropole afin de saisir « la raison héllène« . Ce complexe s’insère dans les shèmes mentaux et sont vsibles dans les actes posés par les individus. C’est ainsi que résulte l’acculturation dont souffrent beaucoup de jeunes africains aujourd’hui, coupés du monde traditionnel. Le système éducatif étant un héritage de la coloniasation, les formations continuent d’être calquées sur le modèle occidental. L’Etat en Afrique, qui selon les propos de Bertrand Badie est un système importé, reproduit les enseignements de la colonisation. L’on peut déceler cela à travers la formation des cadres de l’administration dans des écoles telles que l’ENAM (Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature) au Cameroun.

Par ailleurs, les manuels utilisés dans les écoles sont en grande partie les écrits produits par des auteurs non-africains. Nous pouvons citer, entre autres, « Le misanthrope » de Molière, « Le Cid » de Corneille, « Madame Bovary » de Gustave Flaubert, « Apologie de Socrate » de Platon. Nous ne disons pas qu’il faut exclusivement des écrits d’auteurs africains mais lorsque ceux-ci sont sous-représentés, cela dénote d’une « domination symbolique« . Egalement, dans les enseignements, de philosophie par exemple, sont glorifiées les pensées de théoriciens de l’inégalité des races à l’instar de Montesquieu, connu pour avoir théorisé la séparation des pouvoirs dans une république.

Au sujet des Noirs, il déclarait pourtant dans son ouvrage phare De l’esprit des lois: « On ne peut se mettre dans l’idée que Dieu, qui est un être sage, ait mis une âme bonne, dans un corps tout noir. (…) Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, on commencerit à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens« .

Nous pensons que l’on ne peut pas continuer à s’inscrire dans une telle dynamique car elle n’est pas bénéfique pour l’Afrique et les Africains eux-mêmes. L’éducation en Afrique a besoin d’un autre paradigme. Elle a besoin d’être réformée afin qu’en résulte des hommes avertis et prêts à développer le continent africain. Comme le soutient le Mbombog Mbog Bassong « ça n’existe pas un peuple qui se développe sans sa pensée (…) Or, le monde arabe a une pensée arabe, le monde asiatique a une pensée asiatique, le monde occidental a une pensée occidentale. Toutes assises sur des religions, parce que c’est la religion traditionelle qui confère la pensée ».

Afin que nous puissions développer notre continent, il est important qu les gouvernements avec la participation des initiés traditionnels, mettent en place un système éducatif basé sur la pensée africaine. Nous ne disons pas qu’il faut rejeter totalement les sciences étrangères. L’on pourra s’inspirer de certains éléments des sciences étrangères afin de contextualiser l’enseignement à l’évolution moderne de la société, étant donné que nous vivons actuellement dans un monde plus ou moins intégré. Sinon, nous continuerons à souffrir de cette crise identitaire qui affecte nos sociétés depuis plus de 50 ans.

Photo : Banque mondiale

Sources:

  • Alfred Memmi, « Portrait du colonisé« , Esprit, 1957, P.790-833.
  • Carrol Quigley, The evolution of Civilizations, Liberty Fund Inc., 1979, 444 pages
  • Maurice Delafosse, Les Arts de l’Afrique noire, Parkstone Press Ltd., 2015, 256 pages.
  • Pascale Barthélémy, « L’enseignement dans l’empire colonial français: une vieille histoire? », Histoire de l’éducation, N°128, 2010, PP.5-28.
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