“Black et Fier”, autopsie d’un slogan toxique

noir fier mauvais slogan
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Photo : The Journalista

Je ne comprends pas pourquoi les gens revendiquent leur africanité. Etant africain, né et ayant grandi sur le continent, je n’en vois franchement pas l’utilité. Ici, être Noir c’est quand même un peu (beaucoup) la norme.

Ceci dit, je pense que les médias et la société cultivent ce rapport conflictuel que l’on a à l’autre et essaient de nous inculquer un certain sentiment d’infériorité par rapport à cet autre. Certains slogans qui se veulent aller contre ce courant aident juste à mieux l’enraciner. Quand je lis par exemple Noir et Fier, ce que je comprends c’est « Vous pensez que je suis inférieur mais je vous emmerde. J’aime qui je suis. » Et je trouve ça stupide parce que le seul vrai moyen d’aimer qui on est, c’est de ne pas faire attention à l’autre et de ne pas attendre de lui une attention particulière.

Dire « Je suis Noir et fier » c’est dire d’une certaine façon « J’ai envie que tu m’aimes, j’ai le droit d’exister, j’ai envie que tu m’acceptes ! ». Les autres groupes l’ont compris :  montrez-moi un seul « Juif et Fier » ou un seul « Blanc et Fier ». Ils ne vivent pas par rapport à nous et ne font pas attention à nous. Et ils ont bien raison ! D’un autre côté, n’étant pas en interaction quotidienne avec un  « autre »  haï publiquement et aimé secrètement, je trouve un peu limite de se jeter dans un combat plus creux que concret.

L’effet pernicieux du blackisme  ambiant est que l’autre est désigné comme le responsable tout trouvé de nos problèmes et de nos maux. Mais cette attitude n’a jamais réglé une quelconque situation et ceux qui nous y encouragent le savent très bien. Il n’existe qu’une seule façon de dénoncer la néo-colonisation et c’est par le travail. D’autres peuples avant le notre ont connu l’esclavage, la colonisation , l’omni-niant crachat pour reprendre les mots de Césaire, et s’en sont plus ou moins bien sortis.

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Photo : Pinterest

Que l’Afrique occupe actuellement une position peu enviable dans les rapports de forces mondiaux est un fait. Mais passer son temps à le dénoncer ne résout pas le problème. Pire, il débouche sur un autre travers dangereux : dans un excès de blackitude, on se refuse à apprendre de l’autre, à voir et copier ce qu’il a de meilleur, à s’en inspirer. Le leucoderme ou Blanc devient l’ennemi, et quiconque des Africains qui ne se range pas derrière la Squadra negra est considéré comme un Nègre de maison. On érige en religion le culte des ancêtres et on fantasme le passé parce qu’on a aucune solution pratique à opposer au présent. On n’a que des larmes pour l’avenir.

A titre tout à fait personnel, j’ai du respect et de l’admiration pour les civilisations occidentales (elles sont diverses et protéiformes). J’aime ce que le génie humain est parvenu à construire dans ces parties du monde. J’estime que ces œuvres appartiennent au patrimoine de l’humanité, c’est-à-dire à la communauté des Hommes. Je n’ai aucune honte à m’en inspirer, à y puiser, à m’y instruire. Blanc, Noir, Jaune… la vie est trop belle quand on la regarde en technicolor. Évitons de nous limiter à un prisme monocolore. La race est un accident génétique et classer les humains par rapport à elle est l’ultime prouesse de l’ingénierie de l’imbécilité.

Je ne fais pas dans l’angélisme et je ne me cache pas qu’en tant que continent, nous rencontrons d’immenses difficultés. Mais les surmonter par nos propres moyens, sans céder à l’appel de nos bas-instincts par certains muezzins du mal sera notre plus belle victoire. Celui qui construit n’a pas le temps de se lamenter et celui qui se lamente jamais ne construira. L’Afrique, terre fertile d’hommes de grandes valeurs, mérite mieux qu’une frange de pleureuses qui prétendent se faire sa voix.

  • Aaron Akinocho

    Aaron Akinocho est Béninois, journaliste spécialiste des questions agricoles et agro-industrielles africaines.

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  • Lola

    Je ne suis pas du tout d’accord avec le fond de cet article. Dire je suis noir et fier est au contraire une marque de confiance en soi et d’acceptation de qui on est. Etre africain ou descendant africain c’est être lié qu’on le veuille ou non à une histoire singulière, celle du déni de son humanité. La race ce concept creux est certes un accident, mais les conséquences nocives qu’il a engendré font qu’il est inutile de les ignorer. Les blancs n’ont pas besoin de dire qu’ils sont fières parce que à aucun moment de l’histoire de l’humanité ils n’ont eu besoin de prouver quoi que ce soit. Bien que noir et fier soit plus pertinent dans des contextes à majorité blanche ou asiatiques etc, il n’est en aucun cas toxique et garde toute sa force pour nous qui vivons sur le continent. Certaines responsabilités sont encore refusées à nos confrères parce qu’ils/elles sont noir.e.s. Je travaille dans le milieu des ONG et je sais de quoi je parle. Les cheveux d’emprunt que mettent les femmes et certains standards de beauté qui sont appréciés font référence à la beauté caucasienne. Alors dire je suis noir.e et fièr.e, non ce n’est pas marquer son infériorité. C’est s’accepter fièrement, en dépit de tous les préjugés que l’histoire a mis dans la tête des gens, y compris de nous-mêmes. Au contraire, c’est dangereux d’en parler comme d’un slogan toxique. Si toxicité il y a, c’est bien dans le déni de ne pas voir ou de faire semblant de ne pas voir que notre rapport au monde se construit aussi à partir de cette identité.

  • willfonkam

    Bonjour. J’ai lu cet article avec beaucoup d’intérêt et je dois avouer que mon opinion est différente de celle développée.

    C’est normal qu’ayant grandi sur le continent, dans un pays où la population est essentiellement noire, on ne voie pas l’intérêt de ce type de mouvement. Je m’attendais quand même à retrouver dans l’article des informations sur l’origine, et le contexte d’émergence de ce type de mouvement, parce que je doute qu’ils soient nés en Afrique noire. Et même si c’était le cas, je pense qu’il faut bien interroger le contexte dans lequel ils ont émergé. Les recherches que j’ai faites sur Google en tapant “Black et fier” parlent plus des États-Unis et de noirs américains. Si ce type de mouvement vient des USA, ou de pays où il y a eu ségrégation raciale, je pense qu’il a toute sa place et tout son sens. On sait très bien comment les noirs ont été traités (et continuent de l’être) dans ces pays-là.

    Et même chez nous en Afrique, je pense que de tels slogans sont les bienvenus. Il n’y a qu’à voir à quel point nos sœurs et frères sont friands de dépigmentation volontaire pour comprendre que plusieurs ne sont pas fiers d’être blacks. Il faut donc leur rappeler qu’ils doivent apprendre à s’aimer tels qu’ils sont, à aimer leur blackitude. ce type de slogan permet de créer le débat autour de ce thèmes, et de progressivement changer les mentalités de ceux qui sont noirs mais ne mangent pas le manioc – comme dirait Gaston Kelman.

    Les mouvements du genre “Black et fier”, à mon avis, peuvent contribuer à réduire le complexe d’infériorité dont souffrent encore plusieurs noirs africains ou afro-descendants

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