Je m’apprête à vous raconter une histoire ennuyeuse, une histoire que vous connaissez sans doute déjà, mais je vous prie de la lire jusqu’au bout.

    Modou vit à Dakar au Sénégal avec ses deux femmes. La première, Binta, n’a accouché que des filles. Elle en a trois. Modou, ne pouvant se satisfaire d’une femme qui ne lui donne pas de garçon épouse Leïla en seconde noce. Leïla accouche d’un garçon et devient ainsi la préférée d’un mari absent dont la participation à la vie du ménage se limite à regarder une télévision qui ne doit être allumée par personne d’autre que lui.

    N’en pouvant plus des brimades, de la maltraitance et de la violence de son mari, Binta quitte son foyer après avoir été répudiée par Modou. Elle quitte sa maison malgré les conseils de sa mère qui lui a demandé désespérée “Quel homme épouserait une femme qui a déjà trois enfants ?”.

    L’épouse soumise qu’elle a toujours été a pris son courage à deux mains et s’est rendue dans un poste de police pour porter plainte contre son mari. Elle a été renvoyée avec comme instruction de retourner dans son foyer et de supplier son époux de la reprendre.

    Mais Modou n’avait pas de temps à perdre : il en a épousé une autre. Une fois partie, Binta a été remplacée par une fille d’environ 12 ans, une nouvelle “petite soeur” pour son ex-coépouse qui, selon Modou, avait trop à faire entre les tâches ménagères et l’attention que nécessite un enfant, son fils.

    Cette longue et ennuyeuse histoire n’en est qu’une parmi tant d’autres. Binta n’est ni la première ni la dernière à vivre ce type de situation, et la “petite soeur” épousée ne suscitera en nous qu’un éclair de pitié qui apparaitra et disparaitra le temps d’un haussement d’épaules. C’est tellement commun tout ça !

    Cette histoire est celle du court métrage sénégalais datant de 2015 Goor Dongue (Échange Inégal en langue Wolof). Sauf que l’histoire ne se passe pas exactement comme je l’ai racontée. Modou n’est pas un homme, mais une femme, et elle s’appelle Mariétou . Mariétou a deux maris : Birame, le premier, qui “ne lui a fait que des garçons”, et Lo, le second, qui lui a donné une fille, son héritière.

    Oui, c’est bel et bien un homme qui a été frappé, puis chassé du foyer conjugal avec ses fils et qui a été renvoyé par sa mère qui ne veut pas d’un homme “incapable” dans sa maison. C’est bel et bien un homme qui a été répudié par une femme, qui ne se remariera plus car “il a déjà trois enfants”, et qui a été remplacé dans son ménage par un jeune garçon d’environ 12 ans.

    Une fois ces éléments révélés, l’histoire n’est plus ennuyeuse. Elle devient dégoûtante. Une femme qui aurait deux maris (donc une dévergondée) qui frapperait son mari (donc irrespectueuse), qui jetterait ses enfants à la rue (donc une mère indigne), et qui épouserait un enfant (donc de mauvaise moralité) ne peut être que le personnage dégoûtant d’une histoire dégoûtante.

    Et le mari ? Un pauvre lâche qui n’a pas le courage de faire asseoir son autorité en battant copieusement cette femme indigne a qui la mère n’a pas su inculquer le respect !

    Pourquoi la même histoire, une fois les personnages changés, perd son caractère ennuyeux et alerte tous les sens ? Pourquoi la souffrance de la femme ne mérite que des haussements d’épaules ? Pourquoi ses réclamations sont moquées, mais une fois qu’un homme est mis à sa place elles font du sens ?

    Je dois avouer que moi aussi, femme que je suis, j’ai été choquée de voir un homme traité de la sorte. J’ai été choquée de voir un homme se faire tout petit dans son foyer, se plaindre de sa femme à son père et à la police, porter un bébé au dos, et ne rien faire après avoir été giflé par sa femme.

    J’ai été choquée de le voir demander la permission de sortir pour aller à un mariage et ramasser un billet de dix mille francs que lui a jeté son épouse par terre parce qu’elle “en avait marre de dépenser autant pour nourrir des gens”.

    D’où ma question de départ. Les femmes en demandent-elles trop lorsqu’il s’agit de respect ? Une femme mérite-t-elle d’être respectée en tant qu’humain à part entière ? Sa condition de femme peut-elle passer après sa condition d’être humain ?

    Goor Dongue est un électrochoc. Il replace la notion “d’égalité des genres” au centre du questionnement. Grâce à ce court métrage, ce n’est plus seulement l’épice servant à relever les textes destinés aux bailleurs de fonds pour espérer capter leur attention et recevoir de l’argent. C’est un véritable problème social profondément ancré dans les mentalités qu’il faut résoudre, et pas seulement avec des campagnes de sensibilisation.

    Une éducation des enfants et une rééducation des hommes mais aussi des femmes en ce sens doit être réalisée. Vous me direz qu’il est impossible de toucher autant de gens, que ça nécessitera des moyens colossaux difficiles, voire impossible à mobiliser. Je vous dirai que c’est parfaitement faisable avec peu de moyens.

    Nos chaînes de télévision nationales ne devraient plus se limiter au divertissement et aux informations. Les médias nationaux doivent être repensés et mis au centre de l’éducation des masses. La diffusion de programmes tels que Goor Dongue serait un premier pas dans cette direction.

    Photo: J No

    • Befoune

      Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

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