Journalisme professionnel et citoyen

Journalismes citoyen et professionnel : quels médias pour les sociétés civiles aujourd’hui ?

« Le journalisme citoyen est né des lacunes du journalisme professionnel »

Cette phrase de Cheickh Fall, modérateur du premier débat du 4M Meeting organisé par CFI qui s’est tenu les 20 et 21 avril 2016 à Paris, a été l’une des plus tweetées sous le hashtag #4MParis. Ce débat intitulé « Quels médias pour les sociétés civiles aujourd’hui ? » a été animé par Arfi Bambani Amri, Secrétaire de l’Alliance of Independent Journalists (AJI) en Indonésie, Edwy Plenel, journaliste, président et cofondateur de Mediapart en France, Lina Attalah, cofondatrice du média égyptien Mada Masr dont où elle est également rédactrice en chef, Smockey, porte-parole du Balai Citoyen du Burkina Faso et Thaw Zin Tun, directeur de la formation Myanmar Journalism Insitute (MJI) en Birmanie.

Motivé par l’outil d’auto publication qu’est Internet, le journalisme citoyen (encore appelé journalisme amateur ou journalisme participatif) est né de la volonté des citoyens d’avoir accès à des informations de fond fiables, non partisanes, non propagandistes et non biaisées. Les citoyens, déçus par les médias classiques et experts de leur propre vie et de leur quotidien, ont pris les choses en main au début des années 2000 et sont passés du statut de consommateur d’une information qui leur est imposée et qui ne les satisfait plus à celui de producteur d’une information libre de toute contrainte et de toute censure. Ils ne se contentent plus aujourd’hui de notes et de billets, ils publient des articles structurés. Ils s’approprient le savoir-faire et la terminologie d’un domaine professionnel.

La confiance de la population aux médias classiques et professionnels est sérieusement entamée. Les journalistes sont chassés des manifestations populaires car le rendu des faits survenus est parfois loin des faits réels. Befoune

La question qui se pose est celle de la cohabitation des deux types de journalisme, le journalisme professionnel et le journalisme citoyen. Comment se passe-t-elle ?

La confiance de la population aux médias classiques et professionnels est sérieusement entamée. Les journalistes sont chassés des manifestations populaires car le rendu des faits survenus est parfois loin des faits réels. Smockey du Balai Citoyen a donné en exemple les émeutes de Ouagadougou en 2014. Les journalistes ont été chassés du lieu des événements et presque lynchés parce que, souvent proches du pouvoir, ils auraient très certainement dénaturé les faits pour désinformer les populations afin qu’elles ne rejoignent pas le mouvement qui a conduit au renversement du dictateur Blaise Compaoré. La situation en France depuis quelque temps est la même. La place de la République est occupée depuis le début du mois d’avril dans le cadre du mouvement Nuit Debout  par plusieurs centaines de jeunes qui luttent contre le projet de loi El Khomri et qui s’opposent ouvertement à la présence de la presse pour les mêmes raisons qu’à Ouagadougou.

Le journalisme participatif est très prisé en raison de la confiance que les citoyens ont en leurs  pairs. Ils se fient plus aux écrits de ceux qui vivent les mêmes réalités qu’eux et en parlent sans autre intérêt que celui d’exprimer leur  ras le bol, plutôt qu’à ceux d’entreprises labellisées dont les intentions sont parfois manipulées. La seconde raison est l’absence de censure. Le simple citoyen ne craindra aucune répression ou représailles. La troisième est le traitement de l’information en surface par les professionnels, le sentiment de démission du journalisme d’investigation au profit d’un journalisme d’opinion questionnable.

Le journalisme participatif est très prisé en raison de la confiance que les citoyens ont en leurs  pairs. Ils se fient plus aux écrits de ceux qui vivent les mêmes réalités qu’eux et en parlent sans autre intérêt que celui d’exprimer leur  ras le bol, plutôt qu’à ceux d’entreprises labellisées dont les intentions sont parfois manipulées.Befoune

Pénible au départ pour les professionnels du journalisme, l’intégration du journalisme citoyen est aujourd’hui effective. Mediapart créé en 2007 par Edwy Plenel en est la preuve. Le média en ligne publie des articles de journalistes professionnels et citoyens sur sa plateforme. Cette cohabitation est cependant séparée par une frontière claire qui ne laisse aucun doute en ce qui concerne le désir de suprématie du journalisme professionnel. L’accès au Journal, composé d’articles rédigés par des journalistes professionnels est payant, tandis que les articles de la section Le Club, rédigés par des internautes-abonnés sont disponibles gratuitement. Plenel reconnaît toutefois que les articles des journalistes citoyens sont parfois plus lus que ceux des professionnels. Il a cité en exemple l’article le plus lu depuis la création du média, un article rédigé par une internaute : Lettre à ma génération : moi je n’irai pas qu’en terrasse.

Le manque de « professionnalisme » du journalisme citoyen pose toutefois un problème. Celui de la vérification des faits reportés. Comme l’a déclaré Craig Newmark, le fondateur de Craiglist, « L’avantage c’est qu’un journaliste citoyen sera capable de publier quelque chose qu’un journal aura peur d’imprimer. L’inconvénient c’est que la vérification des faits se fait après publication. » Cette situation a donné naissance à une question restée sans réponse durant le débat : le journalisme citoyen doit-il être professionnalisé ?

Le journalisme citoyen est un coup de coude au journalisme professionnel, un appel au réveil, un renouvellement du monde du journalisme avec la multiplication des sources d’informations et la proximité de l’informateur avec la population.Befoune

Lina Attalah a reconnu l’importance de la présence des journalistes citoyens qui, par leurs dénonciations, aiguillent le journaliste professionnel et lui indiquent ce à quoi il pourrait ou devrait s’intéresser. Pour citer Edwy Plenel et Smockey, le citoyen pointe la cachette du lièvre et le journaliste professionnel le chasse, une collaboration qui pourrait satisfaire les deux parties.

Le journalisme citoyen est un coup de coude au journalisme professionnel, un appel au réveil, un renouvellement du monde du journalisme avec la multiplication des sources d’informations et la proximité de l’informateur avec la population. Il est également un renouvellement de l’exercice de la citoyenneté dans le sens où le citoyen passe du statut de celui qui se plaint à celui qui qui questionne, divulgue et dénonce. Une révolution dans le monde en général, et en Afrique en particulier.

L’année 2016 qui, en quatre mois, a vu passer plus de six élections présidentielles en Afrique, peut être citée en exemple. Les citoyens étaient sur tous les fronts en matière d’information. Les réalisations des présidents sortants et candidats à leur propre succession ont été étudiées, les projets de société ont été débattus, et les citoyens béninois ont été jusqu’à inviter les candidats sur Twitter pour des live-chat.

Des réclamations continuent de se faire entendre : les journalistes professionnels demandent plus d’éthique de la part des journalistes citoyens et ces derniers réclament plus d’investigation pour une information de fond de la part de leurs « aînés ».Befoune

Des billets de blogs sont rédigés et des hashtags sont créés pour dénoncer des situations difficiles que traversent les populations. Ils servent également de moyen de pression pour le changement. C’est le cas de #DroitALidentité lancé par l’Association des blogueurs de Guinée pour dénoncer le fait que les Guinéens circulaient sans pièce d’identité tout simplement parce que les autorités compétentes ne les délivraient plus. Ce cri a réveillé la presse locale et internationale qui en a enfin parlé, ce qui a conduit à la reprise des activités et la délivrance de cartes d’identités.

Il existe des plateformes de médias professionnels qui abritent les contributions de journalistes citoyens africains. C’est le cas à l’échelle internationale des Observateurs de France 24, de Global Voices et sa section Afrique, ou encore de Mondoblog, la plateforme de blogueurs francophones de RFI. Le Sénégal où je réside possède de nombreuse plateformes de médias citoyens, notamment Rue Publique, « le média participatif et libre des Sénégalais », Échos 2 Rue, « média participatif de contributions citoyennes », ou Seneweb, le média en ligne le plus consulté du pays.

Malgré les embûches liées au caractère non professionnel de l’activité, le journalisme citoyen n’est pas ignoré par le monde professionnel, la cohabitation et la collaboration semblent être effectives. Des lièvres sont pointés du doigt et chassés. Le journalisme professionnel s’ouvre même de plus en plus aux lecteurs (rencontre avec l’audience, visites organisée des locaux de la rédaction…). Toutefois, des réclamations continuent de se faire entendre : les journalistes professionnels demandent plus d’éthique de la part des journalistes citoyens et ces derniers réclament plus d’investigation pour une information de fond de la part de leurs « aînés ».

  • Befoune

    Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

  • Show Comments (8)

  • P E

    Séparer déjà journalisme citoyen et professionnel est dramatique dans le sens des mots, serait ce dire que les journaleux ne sont pas citoyens? Maintenant il est important de revenir à ce qu’on appelle journaliste, qui se rapporte à la possession d’une carte de presse ainsi qu’une formation bac+3 ou +5. Je pense que c’est pas une hérésie de dire qu’il existe des personnes ne possédant pas de cartes de presse mais qui ont la qualité pour relayer l’information. En ce qui concerne les informations partisanes, elles viennent de tous les bords mais je pense que le journalisme dit citoyen accentue la désinformation car il est facile pour les lobbyistes ou autre entité de se déguiser en simple civil pour passer ses idées.
    Je pense que dans un monde qui devient de plus en plus plat dans ses systèmes, l’organisation pyramidales du journalisme traditionnel est peu adaptée pour survivre au changement. Si on revient à la mission cardinale qui est d’informer, elle est comblée par la multitude d’outils qui aujourd’hui permettent à tout bord de relayer les informations. Nous ne devons pas brandir le journalisme comme un totem, mais un outil que la création démocratique a engendré mais qui comme les crieurs des rois autrefois doit s’interroger à sa raison d’être afin de s’insérer dans le monde d’aujourd’hui sans être réactionnaire ni nostalgique.

  • Anna S. Kedi

    Personnellement, je suis toujours un peu “embêtée” lorsqu’on utilise un terme pour regrouper quelque chose qui au départ n’appartenait pas à ce terme. Je veux dire, si aujourd’hui tout le monde peut s’arroger le titre de journaliste (tout simplement parce qu’on tient un blog, ou qu’on parle de questions citoyennes), il n’y aura bientôt PLUS de citoyens et personne ne verra l’intérêt de faire par exemple une simple école de journalisme.
    Pour moi, le débat devrait être celui de moyens d’expression pour les citoyens tout simplement, sans leur donner le titre de journalistes. Ces moyens d’expression exigeraient aussi des capacités de réelle investigation (avec vérification des faits) ou la nécessite de ces auteurs de spécifier que leur opinion est basée sur leur perception personnelle et non sur des faits, lorsque c’est le cas. D’un autre côté, il faudrait au lieu de vouloir tuer le journalisme, lui donner la possibilité de se ré-inventer et de reprendre son vrai rôle d’information. Nous avons plus d’opportunité pour cela en Afrique car nous ne sommes pas encore comme aux US ou en Europe, sous la coupe systématique de grands groupes côtés en bourse et aux obligations de résultat. Il s’agit ici d’un tournant pour le journalisme et se substituer à eux, à travers un “journalisme citoyen” qui se voudrait libre et vrai, n’est pas à mon sens la solution.
    Ca serait comme dire que les citoyens peuvent se passer du pouvoir politique, tout simplement parce que celui-ci ne fait pas son travail.
    A chaque pouvoir, son contre-pouvoir, mais la nécessité de cohabitation, de remise en question pour les uns et les autres est importante, et cela commence bien souvent par les dénominations qu’on donne aux choses et aux actes.

    • Elle Citoyenne
      Elle

      Je dois avouer qu’au départ l’appelation “journaliste citoyen” m’a semblé exagérée, mais n’est pas journaliste citoyen qui veut. Il y a les blogueurs d’un côté, et des gens qui font un véritable travail d’investigation sans être formé de l’autre. Le problème vient peut être du mot “citoyen”, mais cette pratique est également appelée “journalisme participatif”. Tout ça pour dire que tout citoyen diffusant des informations n’est pas forcément un journaliste citoyen. Moi, par exemple, je ne le suis pas.

  • willfonkam

    Là tu as fait le tour de la question. Je pense aussi que le journalisme citoyen est d’une importance capitale chez nous en Afrique, où la plupart du temps l’angle de traitement d’une information dépend du contenu de l’enveloppe glissée au journaliste ou de son bord politique (sans que ce soit une règle générale, heureusement). D’ailleurs certaines infos passent facilement sous silence à cause des instructions que les ministères de tutelle donnent parfois aux rédactions, sous peine de sanctions.

    A la question de savoir s’il faut professionnaliser le journalisme citoyen, je répondrai certainement pas. A la rigueur, multiplier et vulgariser des astuces/articles/MOOCs sur la recherche et la vérification de l’information.

    • Elle Citoyenne
      Elle

      J’aime beaucoup tes propositions en ce qui concerne la vulgarisation des méthodes de recherche et de vérification de l’information. Je me demande toutefois si à cette allure on ne court pas tout droit vers la “mort” du métier de journaliste.

      • willfonkam

        Je ne pense pas que ça signifie la mort du métier de journaliste. Par exemple, je ne pense pas que des journalistes citoyens auraient pu faire éclater un affaire comme celle des Panama Papers. Le journaliste “traditionnel” aura toujours sa place, puisque le journaliste citoyen ne fait pas du journalisme au sens propre du terme. C’est simplement un ajout. A la rigueur, peut-être cela contribuera a l’amélioration du journalisme traditionnel, si on part du principe que le journalisme citoyen naît d’un certaine insatisfaction. (Je me demande si je me suis clairement exprimé 😐 )

        • Elle Citoyenne
          Elle

          Je pense écrire un billet sur la question car l’expression journaliste citoyen semble dérangeante pour beaucoup.

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