Quelle est l’utilité des intellectuels au Cameroun ?

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Il fut une époque dans le pays de Mongo Béti où écrire un article ou un livre critiquant ou remettant en cause les actions du régime camerounais vous faisait passer pour un personnage subversif, un opposant. Vos faits et gestes étaient alors épiés.Votre boîte postale était ouverte avant vous. Vous pouviez boire une tasse de café sous d’autres cieux et sentir les affres de la mort vous saisir. Vous pouviez discuter avec votre collègue autour d’un bon verre de matango (vin de palme)  et finir parmi les passagers du « train de la mort ».

Pour subir tout ceci il fallait faire partie de la caste des gens nuisibles, des intellectuels. Je me suis toujours posé la question sur ce fameux concept : intellectuel. J’ai consulté des dictionnaires (Larousse et Petit Robert), et les définitions fournies disent en bref qu’un intellectuel est une personne ayant un goût affirmé pour les activités de l’esprit, qui s’occupe de ce domaine. Des activités positives de l’esprit font bouger les choses. Elles impulsent le développement matériel. J’ai transposé la définition des dictionnaires des « Blancs » dans notre contexte à nous. Je dois avouer avoir été un peu déboussolé.

Du haut de sa matière grise prétendument au-dessus de la moyenne, l’intellectuel camerounais semble imbu de sa personne.Christian-Williams Kakoua

Du haut de sa matière grise prétendument au-dessus de la moyenne, l’intellectuel camerounais semble imbu de sa personne. Il a certes un amour pour les activités de l’esprit, mais dès qu’il atteint la cime de son domaine, soit il déploie des tentacules pour empêcher les autres de profiter des rayons du soleil, soit son cerveau s’obstrue et son fonctionnement se limite aux causes pouvoiristes (passez-moi l’expression), personnelles et obscures. Retournons en arrière et observons.

De l’indépendance aux années 80, passer le Certificat d’Études primaires et élémentaires (CEPE) valait les congratulations de tout le village. Ceux qui allaient jusqu’au Brevet d’Études du premier cycle (BEPC) ou au Probatoire, étaient sûrs de travailler en ville. Ceux-là qui persévéraient jusqu’au Baccalauréat étaient presque certains de faire carrière dans l’administration soit en tant que Directeurs généraux d’une des nombreuses entreprises publiques de l’époque, soit en tant que ministres de la République. Certains de ces élus, des Einstein, des Michel-Ange ou encore des Victor Hugo à la peau noire, rebutés par le système qui les a vus naître, commettaient des ouvrages incendiaires vis-à-vis du pouvoir d’Ahmadou Babatora Ahidjo malgré la certitude d’un exil forcé.

Ceux là sont pour moi de vrais intellectuels. Ils servaient des causes communes à bien des égards. Qui a lu Pabé Mongo, Sévérin-Cécile Abéga, Mongo Béti, Fabien Eboussi Boulaga, Ferdinand Léopold Oyono, François Sengat-Kuo, Francis Bebey (je ne vais pas tous les citer) et n’a pas perçu des arguments qui ne se limitent pas à une émergence du peuple Camerounais comme celle qui nous est proposée pour 2035 ? Qui peut oser réfuter de quelque manière que ce soit le travail de ces pionniers ?

Qui a lu Pabé Mongo, Sévérin-Cécile Abéga, Mongo Béti, Fabien Eboussi Boulaga, Ferdinand Léopold Oyono, François Sengat-Kuo, Francis Bebey et n’a pas perçu des arguments qui ne se limitent pas à une émergence du peuple Camerounais comme celle qui nous est proposée pour 2035 ?Christian-Williams Kakoua

Je n’ai toujours pas compris comment cette génération-là, à qui la mort était pourtant promise à chacune des publications sous le sceau de la subversion ou de la haute trahison, a su produire autant. L’on me dira qu’ils étaient formés par le colon, que les choses ont changé aujourd’hui. Laissez-moi vous dire que la montagne a accouché d’une souris au Cameroun. Intellectuels surcotés, surmédiatisés, surfaits, surpolitisés, sur… tout. L’on aurait pu croire que sous le régime du Renouveau apporté par le président Paul Biya, les “conscientiseurs” de l’ère Ahidjo auraient produit des disciples qui se seraient formés entre temps pour construire la nation de feu Um Nyobè…Que non !

J’ai la nette impression que sous le régime de la répression, l’on publiait deux fois plus d’ouvrages utiles que sous celui de maintenant. Et pour cause, les intellectuels sans que l’on ne sache trop comment, sont devenus des thuriféraires de la cause du Prince. De par le monde, seuls des poignées de personnes se sont levées, laissant au loin leurs profits personnels, leurs appartenances ethniques et politiques, leurs guéguerres interminables pour bâtir leur pays, pour se battre pour des causes autour d’intérêts communs.

Surcotés, médiatisés à outrance, voilà ce que sont devenus nos intellos. N’allez plus dans les laboratoires d’analyses scientifiques pour les rencontrer. L’Arène, Scène de Presse, Carte Sur Table, Entretien, Dimanche Midi, Face à face, Policam, 4S, les colloques pour œuvres sociales, les remises des dons aux enfants de…sont leurs nouvelles adresses. Des personnes qui croisent le verbe à l’antenne, prêtes à se taper dessus (ce qui est souvent arrivé), et qui partagent une bonne bière fraîche hors antenne. Qu’il est bien crédule le bas peuple ! C’est toujours lui le dindon de la farce.

N’ayant pas été doté d’un cerveau aussi perméable au savoir que le sien et n’ayant préfacé aucun livre sans l’avoir lu, n’ayant aucun doctorat étendant notre expertise à absolument tous les savoirs, n’ayant jamais vu la Seine, et n’ayant jamais assisté à une conférence internationale rassemblant nos pairs, nous ne pouvons assurer la relève.Christian-Williams Kakoua

Un journaliste dont je tairai le nom a une fois invité son professeur d’université sur un plateau. Le professeur a pris beaucoup de plaisir à étaler son savoir omniscient devant les autres invités. Il était l’intellectuel. Il n’avait pas seulement un avis sur tout, il était celui qui sait tout. Aucune humilité ! Sur les ondes d’une de nos nombreuses fréquences radio, un très grand philosophe, celui-là même qui a parlé de la “Normalisation de l’écart au Cameroun ”, a reconnu que même retraité et malgré son âge avancé, il continuait à enseigner à l’université car “la relève n’était pas assurée”. Qu’a fait ce professeur durant ses nombreuses années de service ? N’était-il pas sensé former cette relève ? Qui continue-t-il donc de former ?

N’ayant pas été doté d’un cerveau aussi perméable au savoir que le sien et n’ayant préfacé aucun livre sans l’avoir lu, n’ayant aucun doctorat étendant notre expertise à absolument tous les savoirs, n’ayant jamais vu la Seine, et n’ayant jamais assisté à une conférence internationale rassemblant nos pairs, nous ne pouvons assurer la relève. C’est ce que nos intellectuels/surdoués veulent nous faire croire. Nous n’avons que trop longtemps compté sur eux, et notre conception de l’intellectuel a été affectée par leurs comportements.

Notre système éducatif valorise les diplômes et fait peu cas des capacités réelles. Un enfant doué en chant ou en danse, doit-il forcément passer par une université qui rend certains plus cons qu’avant leur admission ? N’est-il pas un intellectuel à sa manière ? Nous faisons fausse route si nous comptons sur ces intellectuels du dimanche. Ils font exprès de ne pas se faire comprendre en utilisant des mots inaccessibles pour épater le peuple. Ils parlent un langage qui n’est intelligible (dans l’espoir qu’il est possible qu’il le soit) que par des initiés. Nos intellectuels ne se battent plus pour le peuple, mais sont partagés entre les différents partis politiques (MRC, RDPC, SDF, CPP, UFDC…)

Au final, la phrase “il y’a plus de diplômés au Cameroun que d’intellectuels” décrit parfaitement notre réalité.

Photo : Parfait Tabapsi

  • Christian Williams Kakoua

    Christian est Camerounais, passionné par les relations internationales, la culture, l humanitaire, le journalisme et les TIC. Il est animateur culturel et Comunity Manager pour un Centre culturel de la Banlieue de Yaoundé.

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