Je n’ai jamais vraiment pensé aux conséquences que les stratégies et méthodes appliquées par les programmes de développement classiques ont sur les enfants, les parents et les communautés jusqu’à ce que je rencontre Judi Aubel. Judi est spécialiste des questions de développement. Après avoir travaillé durant des années pour des organisations de renommée mondiale, elle en est venue à la conclusion selon laquelle les méthodes appliquées n’étaient pas productives à cause de l’exclusion des communautés en général et des personnes d’autorité en particulier. Cette conclusion est à l’origine du Projet Grandmother (GMP), une initiative déployée depuis 2008 dans le département de Vélingara au Sénégal.

Le PGM se focalise essentiellement sur les problèmes auxquels font face les jeunes filles, notamment la non scolarisation, les grossesses précoces et l’excision. Sa particularité est son approche. « La richesse de l’Afrique ce sont ses valeurs, des valeurs qui malheureusement se perdent. Avec la mondialisation, les jeunes Africains copient l’occident sans faire la différence entre ce qui est bien et ce qui est mal. L’autorité des personnes âgées n’est plus reconnue, celle des grands-mères en particulier. Ce sont pourtant elles qui ont le dernier mot dans la majorité des pays africains . Elles sont les gardiennes des valeurs et des traditions et sont celles qui véhiculent les bonnes pratiques. Leur exclusion de tout processus d’éducation, de sensibilisation ou de développement est une erreur », m’a confié Judi.

Les modèles généralement appliqués par les programmes de développement qui ciblent les enfants semblent favoriser l’écart entre les générations. Les enfants sont pris à part, et des concepts qu’ils ne comprennent pas toujours leur sont instillés au fil des rencontres. Les pratiques et valeurs de la communauté sont présentées comme mauvaises, réfractaires au développement et donc nuisibles. Judi se souvient de l’histoire d’une jeune fille qui a bénéficié d’un de ces programmes. « Elle a brûlé la maison de ses parents car elle estimait que ses droits n’étaient pas respectés. Qu’en était-il du respect de ses devoirs à elle, de ses devoirs envers ses parents, du respect qu’elle leur doit ? »

Le changement à travers la culture est le slogan du GMP. La stratégie développée reconnait et renforce les aspects positifs de la culture des communautés vivant dans la cinquantaine de villages couverts par le projet. L’initiative valorise l’existant, notamment les valeurs communautaires et la place et le rôle des ainés. Au contraire de nombreux programmes, elle ne prône pas le rejet des pratiques dangereuses pour les jeunes filles sans expliquer comment et pourquoi elles sont dangereuses. Des ateliers réunissant les grands-mères sont organisés et, au moyen de discussions avec les promoteurs du projet dont Judi, les méfaits de certaines pratiques sont expliqués.

Les parents, les éducateurs et les chefs religieux sont au centre des prises de décisions. Ce sont ces personnes-là qui sont ensuite sensibilisées par les grands-mères lors de « forums sous l’arbre ». Ils comprennent et acceptent mieux le changement lorsqu’il est approuvé et expliqué par leur mère ou leur grand-mère. « Il est inutile de présenter les méfaits de l’excision à la future victime, car elle n’influe sur aucune décision. Le seul résultat sera une rébellion qui n’entrainera rien de bon. Il faut aller vers celles qui perpétuent ces traditions et qui en sont les gardiennes. Leur autorité est reconnue de tous » selon Judi.

Des discussions informelles sont également organisées avec les jeunes filles. Elles présentent les problèmes auxquels elles font face aux grands-mères qui jouent ensuite le rôle d’intermédiaire lorsque les parents, qui sont aussi leurs enfants, sont réticents. Les décisions finales sont prises d’un commun accord. Durant ces discussions, les grands-mères parlent aussi aux jeunes filles les dangers des comportements à risque et la conséquence la plus probable, les grossesses précoces.

Et ça ne s’arrête pas là. Grâce au GMP, les grands-mères retournent à l’école mais, cette fois, en tant que collaboratrice des enseignants. « Il nous est parfois difficile, à nous enseignants, d’expliquer certains concepts aux enfants. Nous ne sommes pas des membres des communautés au sein desquelles nous enseignons, nous sommes des étrangers. Il n’est donc pas évident pour nous de parler de certaines choses aux enfants ou de leur inculquer certaines valeurs car nous ne connaissons pas les us et coutumes de leur groupe. C’est à ces moment-là que nous avons besoin des grands-mères. Elles viennent dans les salles de classe et, à travers des contes, elles inculquent des valeurs aux enfants et leur racontent l’histoire de leur peuple. Le plus drôle est que nous aussi nous apprenons d’elles lors de ces sessions. Nous comprenons mieux les communautés au sein desquelles nous nous sommes installés et les liens tissés avec elles nous permettent d’être mieux accueillis » dit Massamba Thiane*, enseignant.

Il poursuit en disant « Grâce au contact des grands-mères, l’école devient plus qu’un lieu d’acquisition de connaissances codifiées par les ministères. Le savoir des communautés y est également appris. Il arrive parfois que de petits champs soient cultivés par les élèves derrière la classe ou qu’un poulailler y soit créé. C’est un moyen pour les élèves d’acquérir et de comprendre dès le bas âge les techniques agricoles et d’élevage de leur communauté tout en allant à l’école. De nombreux parents refusaient que les enfants aillent à l’école car ils y apprenaient autre chose que le savoir de leur peuple. C’était considéré comme une perte de temps. Aujourd’hui tout est différent puisque le savoir du « blanc » et celui de la communauté sont enseignés au même endroit. »

La valorisation des contes et des proverbes, et donc de la littérature orale, est l’une des grandes réalisations du PGM. L’initiative a même publié des livrets** pour l’éducation des enfants mis à la disposition des enseignants. Le premier porte sur le rôle des grands-mères au sein de la communauté, le second sur les contes, le troisième sur les proverbes, le quatrième sur les valeurs et le cinquième porte sur les devoirs de l’enfant. Le dernier livret est celui qui a particulièrement retenu mon attention car l’initiative informe les enfants non pas seulement de leurs droits et de ce qu’ils doivent réclamer, mais aussi de leurs devoirs en tant que membres d’une communauté.

L’Inspecteur de l’Éducation et de la formation de Vélingara semble satisfait des résultats enregistrés depuis le déploiement du projet. On peut l’entendre dire dans la vidéo ci-dessus « Les grands-mères sont des personnes ressources qui expliquent aux enseignants et aux élèves les connaissances et pratiques locales, ainsi que les valeurs culturelles positives. »

Judi Aubel a donc réussi son pari, celui de réformer l’aide au développement. Elle y est arrivée dans le département de Vélingara. Outre les résultats enregistrés, ses collaborateurs et elle-même ont réussi à renforcer le dialogue entre les membres des communautés du département, à apaiser et solidifier les relations entre les générations et, surtout, à réinstaurer le respect auquel les grands-mères ont droit quel que soit l’environnement.

Photo : The Grand Mother Project

Befoune


Consultez ce lien pour en savoir plus sur le Projet Grandmother.

*Massamba Thiane est également le réalisateur de la vidéo de présentation du Grand Mother Project

**Ces livrets sont disponibles à la libraire Aux 4 Vents à Dakar.

  • Elle Citoyenne
    Elle Citoyenne

    Citizen Media

    Elle Citoyenne is a bilingual (Fre-Eng) citizen media aiming at educating people on all things pertaining to citizen participation, giving the floor to citizens for them to voice out thoughts and propose solutions to problems experienced by their communities, and promoting citizens' actions for the welfare of their communities.

  • Show Comments (3)

  • ISSOKOLO

    Je tiens à saluer et à féliciter l’initiatrice de ce projet. Nous les jeunes africains voulons à tout prix aller à la même vitesse que le monde actuel et pour ce faire nous sommes obligés d’abandonner nos cultures et nos valeurs. Aimé Césaire a dit “quand tu ne sais plus où tu vas souvient toi d’où tu viens”, nous les jeunes africains avons besoin de notre identité pour pouvoir s’élever au niveau des autres mais aussi afin de pouvoir apporter des changements dans nos traditions sans toutefois détruire nos racines. J’ai suivi une fois l’interview de l’astrophysicien malien Cheick Modibo Diarra et il disait que pour comprendre les problèmes physiques il les traduisait en sa langue maternelle.
    Pour finir je pense que ce projet devrait être porté à une plus grande échelle parce qu’au delà du projet c’est une grande responsabilité que son initiatrice porte.

    • Elle Citoyenne
      Befoune

      Le plus beau de l’histoire est que Judi Aubel n’est pas africaine.

      • Paul Emmanuel Ndjeng

        C’est vraiment très beau comme projet. Je pense qu’on peut le transposer à plusieurs autres pays d’Afrique, car sur notre continent, la place des grand mères dans l’éducation des enfants est vraiment non négligeable.

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