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Fonction publique : une vocation du matricule

Yaoundé. Capitale politique du Cameroun … « et capitale de la veste » vous diront les plus sarcastiques d’entre nous, tellement les mœurs politiques et administratives pénètrent ceux des résidents de longue durée sans orientation de vie propre, qu’ils n’ont d’autre choix que de se conformer de tout leur être aux mécanismes et à la culture «  Yaoundéenne ». D’où la veste. Quelque soit l’heure, le lieu, le temps qu’il fait, le public ou l’interlocuteur. « Ne questionne donc aucun de ces paramètres, porte seulement la veste » semble dire le bitume saupoudré de poussière de latérite.

La veste, métonymie synecdoque du costume, cet attirail de culture occidentale, symbole de ce qu’on appelait à l’époque coloniale l’assimilation, statut qui se distinguait de l’indigénat et que nos grand parents cherchaient à tout prix pour avoir l’impression d’avoir « évolué ».La veste symbole d’ « évolution » hier et symbole de l’administration ou « Ngomna » aujourd’hui.

Le Ngomna et sa veste. J’ai dit plus haut que c’étaient les symboles de l’assimilation par opposition à l’indigénat, statut plutôt péjoratif, et dont les attributaires étaient sujets aux pires formes d’humiliation et traitements dégradants sous l’administration coloniale. Ce qui explique que nos grands parents aient voulu le meilleur pour leurs enfants ; l’école du blanc et… le Ngomna.

La nature du fonctionnaire a eu horreur du vide de son ventre, habitué qu’il a été à bénéficier des privilèges dus pour services rendus à la communauté.Luc Samba

L’origine du « mal » est donc le traitement dégradant, de la part du colon et de ceux de ses frères qui avaient réussi à ressembler au maître blanc .C’est de manière légitime que nos grands parents ont amené nos parents à comprendre que c’était dans leur intérêt et celui de la communauté de travailler pour le blanc, pour le « Ngomna ».

L’héritage du « mal » ; nos parents ont été regardés comme des demis dieux, [pardon] des demi-blancs parce qu’ils travaillaient au service de leur communauté sous une désormais mythique dénomination : fonctionnaire, dans un contexte post indépendance de prospérité et d’équité ; les bourses cumulées pour étude à l’étranger avec intégration directe au retour. Il n’y avait qu’à vouloir aller à l’école, il n’y avait qu’à le vouloir pour être au service de sa communauté … simple vœu.

Dans un contexte de crise économique, de délabrement moral et d’agitation politique, le crime est passé sous silence, le fonctionnaire s’est progressivement approprié du système et des outils de sa déprédation ; la corruption s’est amplifiéeLuc Samba

Puis est intervenue la crise économique (je vous épargne le détour par la chute du mur de Berlin et son tralala) salaires revus à la baisse, dégradation du statut du fonctionnaire. La nature du fonctionnaire a eu horreur du vide de son ventre, habitué qu’il a été à bénéficier des privilèges dus pour services rendus à la communauté ; comment faire pour maintenir et assumer le statut de « sauveur de son petit monde » ? Réponse crue sans passer par la pub : le vol.

Le grand banditisme la kleptomanie Les « mécanismes de réparation individuelle et circonstanciée des dégâts causés par la crise économique à la condition du Demi-blanc » se sont mis à prendre des proportions importantes. Depuis lors il n’est de vocable plus approprié que « exponentiel » pour décrire la croissance du phénomène. Dans un contexte de crise économique, de délabrement moral et d’agitation politique, le crime est passé sous silence, le fonctionnaire s’est progressivement approprié du système et des outils de sa déprédation ; la corruption s’est amplifiée et irrémédiablement, inexorablement, l’usager s’est mis à la page. La maturation du « mal ».

C’est quoi le « mal » ? Je me rappelle de cet oncle aujourd’hui Trésorier payeur général de la République qui venait constamment voir mon père lorsque que ce dernier était encore néo-assimilé fonctionnaire, il souhaitait ardemment devenir fonctionnaire et donc passait et repassait le concours de …. L’ENAM (Ecole nationale d’Administration et de la Magistrature). Pour répondre à la question  plus haut, en bon Camerounais je pose une question: dans ce contexte de crise économique au milieu des années 1990, mon oncle passait il ce concours pour être un homme riche et considéré ? Pour être un demi-blanc ? Ou alors était ce parce qu’il était foncièrement passionné et impatient de se mettre au service de ses concitoyens, au service de la nation et que rien d’autre dans sa vie n’avait plus de sens ?

Je ne dis pas que le mal c’est le fonctionnaire. Je dis que le  Pouvoir  avec grand P (puisque se mettre au service de son prochain en est devenu un) entre des mains inadéquates cause des dégâts d’envergure.Luc Samba

J’entends des gens rire… ils rient de ma naïveté juvénile ou sénile (ce que j’ai vu dans mon pays m’a fait vieillir). Si vous détournez un jour la question de Hamlet en « Être ou ne pas être fonctionnaire », tout le monde au Cameroun vous dira qu’il vaut mieux l’être parce que ne pas l’être au Cameroun, c’est ne pas être du tout. Vous avez votre réponse.

Ah non ! Je ne dis pas que le mal c’est le fonctionnaire. Je dis que le  Pouvoir  avec grand P (puisque se mettre au service de son prochain en est devenu un) entre des mains inadéquates cause des dégâts d’envergure : corruption, détournements de biens et deniers publics, clientélisme, favoritisme (feel free to fill the gaps) ________,________________,____________,__________,_________________,______________,_____________,_______________,__________,_______________,.

Le mal ce n’est pas le fonctionnaire non, ce serait trop facile. Mais à voir un licencié ès mathématiques passer le concours de l’INJS (Institut National de la Jeunesse et des Sports) juste pour avoir le matricule, juste pour être fonctionnaire, obtenir son statut de Demi-dieu (fini les demi-blancs, ça a évolué depuis le temps) et profiter des avantages de service, on craint qu’à un niveau du processus il y ait eu un dysfonctionnement. Ou alors la fonction publique est une sorte de « vocation » qui absorbe toutes les autres vocations ; comme si tu naîs et tu veux être physicien et un jour, à un croisement de ta vie, ta passion pour la physique se retrouve nez à nez avec l’ogre de la fonction publique et …miam …

On n’imagine pas à quel point un servant peut devenir un demi-dieu, à quel point un demi-dieu peut devenir malveillant, a quel point la malveillance de plusieurs demi-dieux peut créer la désorganisation, la confusion, la cohue, le chaos!Luc Samba

Les plus susceptibles te diront que c’est parce que tu es attiré par les avantages de service et le vol les mécanismes de réparation individuelle et circonstanciée des dégâts causés par la conjoncture économique à la condition du fonctionnaire (mais ces gens là on les appelle les jaloux… tout simplement).

Les avantages de services. Lorsqu’on écoute les nominations on n’imagine pas l’étendue tant officielle qu’officieuse des « … avantages de services prévus par la réglementation en vigueur… ».On n’imagine pas a quel point l’usage ou les abus de ces avantages peut légèrement (slightly) empiéter sur le bon fonctionnement des institutions et la liberté des individus. De la même manière on n’imagine pas à quel point un servant peut devenir un demi-dieu, à quel point un demi-dieu peut devenir malveillant, a quel point la malveillance de plusieurs demi-dieux peut créer la désorganisation, la confusion, la cohue, le chaos! A quel point une bande de demi-dieux peut se transformer en kleptomanes méphistophéliques.  euh … ne serais je pas entrain donner aux choses des proportions plus grandes qu’elles n’en ont réellement ?

Le rêve est toujours permis  aujourd’hui plus qu’hier, il faut aller le chercher… où il est.Luc Samba

J’entre dans ma 32ième année. Pour les postulants à la fonction publique à travers concours, c’est l’âge de la ménopause, je ne pourrais bientôt ovuler d’un espoir à féconder par de multiples démarches auprès des relations demi-dieuesques demi-divines de papa, à féconder par des sommes d’argent de plus en plus importantes, ou par les deux. L’un des principaux points de désaccord entre mon père (demi-blanc en son temps) et moi a toujours été ce concours de l’ENAM donnant accès au Graal Matricule, à la fonction publique.

Est ce que je regrette ma réticence à présenter ce concours ? Non, ce d’autant plus que l’argent des dossiers a d’innombrables fois financé des soirées arrosées. « Etre ou ne pas être  le « mal » ? » je pense que là est toute l’interrogation. Le choix est large des deux côtés du « ou ». La vocation demeure une boussole, quels que soient la conjoncture et les exigences du système. Le rêve est toujours permis  aujourd’hui plus qu’hier, il faut aller le chercher… où il est.

  • Luc Samba

    Luc est Camerounais. Il est passionné de musique, de droit, et de l histoire des droits civils.

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  • Anna S. Kedi

    Tout est dit et merveilleusement dit

  • Elle Citoyenne
    Elle

    “Je ne dis pas que le mal c’est le fonctionnaire !!!! Je dis que le Pouvoir avec grand P (puisque se mettre au service de son prochain en est devenu un) entre des mains inadéquates cause des dégâts d’envergure.”
    J’épouse ton point de vue à ce niveau, Lucxsam. La fonction de Fonctionnaire (permettez-moi cette tournure) est victime des mauvais agissements des personnes qui l’occupent. Elle est passée du prestige au mépris sans transition. Le Fonctionnaire reste utile, et pas seulement. Il est incontournable. Ce sur quoi nous devons nous focaliser à présent c’est la manière de redorer le blason de l’administration et de ses membres.

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