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Eseka : un drame de plus ou de moins

10 minutes

Cet article est un article du dossier Réflexions autour du déraillement du 21 octobre 2016 à Eseka au Cameroun

Tout semble avoir été dit, montré, sous-entendu ou déformé au sujet largement débattu du déraillement du 21 octobre 2016. Je me suis posé la question de savoir, comme on le dit communément chez nous au Cameroun, moi quoi dans la sauce ? Après tout, c’est arrivé. Tout le monde a eu son mot à dire et, aux dires de certains, une révolution serai même déjà en marche.

Mais je n’en ai tristement rien à faire.

Laissez-moi vous expliquer pourquoi vous devriez faire pareil.

On fait tout un flan de cet accident mais regardons la sombre chose avec recul. Oui, avec recul, comme la diaspora. L’affaire du vendredi 21 choque par sa violence et le fait que chacun se dise ça aurait pu être moi/ma mère/mon fiancé/ mon troisième bureau... On se sent touché plus ou moins par le drame et on crie, on fustige, on cherche un coupable. Bref, on essaye de faire notre deuil, et on passe inévitablement par les cinq étapes requises.

 Première étape du deuil : le déni

Cette première phase du deuil se manifeste lorsqu’on apprend la perte. C’est une période plus ou moins intense où les émotions semblent pratiquement absentes. La réalité de la perte survient lorsque l’on quitte ce court stade du deuil.

A l’échelle du pays, on parle plutôt de démenti. Mais en général, il ne fait pas long feu (merci twitter !)

 Deuxième étape du deuil : la colère

Cette seconde phase du deuil qu’est la colère se manifeste face à la réalité de la perte. C’est la confrontation avec les faits qui va engendrer une attitude de révolte, tournée vers soi et vers les autres. C’est à cette étape du deuil que la culpabilité peut se manifester. Ce stade est souvent propice à beaucoup de questionnements.

C’est à ce niveau que mes compatriotes Camerounais se démarquent souvent : ils manifestent une colère aveugle et sourde qui s’oriente quasi systématiquement vers le pouvoir en place et les hautes instances étatiques, comme disent les vrais journalistes. Et comme le pouvoir a plusieurs têtes, plusieurs responsables sont alors choisis et autant de scénarii miracles dans lesquels l’absence d’un ou deux voire de tous aurait permis aux victimes d’échapper à la sombre tragédie. C’est la douleur qui parle. On pardonne.

 Troisième étapes du deuil : l’expression

C’est la phase du deuil faite de négociations et de chantages, mais attention : exprimer des émotions négatives peut prolonger la phase de deuil et accroître le sentiment de désespoir.

Je pense que cette étape est celle que nous avons le plus de mal à gérer. Dans le but de s’exprimer, les avis viennent de tous et de partout : les journalistes, les blogueurs, les administrateurs de groupe WhatsApp, les animateurs télé, radio, et web radio… Ça parle, ça rage, ça dénonce. Ça évoque les cas précédents, les cas similaires. Ça pleure. Ça accuse encore, ça raconte des histoires d’ici et d’ailleurs. Ça dit comment ça se passe en pays civilisé, voire plus crument « chez les Blancs » (racisme… positif à la limite).

Et ça n’arrête pas de geindre. C’est la douleur qui parle. On pardonne.

Quatrième étape du deuil : la dépression

La durée de cette phase du deuil varie mais elle est caractérisée par une grande tristesse, des remises en question et la détresse. Les endeuillés à cette étape du deuil ont parfois l’impression qu’ils ne termineront jamais leur deuil car ils sont passés par différentes émotions perturbatrices et la tristesse est grande. Mais l’étape suivante, l’acceptation, les soulagera.

Là encore, ça ne dure qu’un temps. Le Camerounais ne déprime pas longtemps. Il se remet rapidement des drames, sombre dans une amnésie partielle qu’il met sur le compte de ses deux phrases fétiches : « Moi quoi dans la sauce ? » et « De toute façon, au Cameroun on à la paix ». Il reprend très vite ses activités quotidiennes, ce qui nous mène au dernier point.

Cinquième étape du deuil : l’acceptation

C’est la dernière étape du deuil : l’endeuillé va mieux. Il comprend et accepte la réalité de la perte. En l’acceptant, il est capable de penser aux beaux moments mais aussi aux moins beaux. La confiance revient, il se sent mieux et l’avenir ne semble plus aussi sombre. L’endeuillé éprouve encore de la tristesse, mais il a retrouvé toutes ses facultés. Il a aussi réorganisé sa vie en fonction de la perte.

C’est là où je m’énerve.

Accepter, penser aux beaux moments et aux moins beaux, retrouver toutes ses facultés, réorganiser sa vie… Que doit-on accepter exactement ?
Le fait d’avoir perdu des proches dans un accident ?
Le fait que cet accident aurait pu être évité mais qu’il a quand même eu lieu ?
Le fait qu’il y a eu un déraillement en 2009 dans la même ville, Eseka,  que personne ne veut commenter ?
Le fait que les véritables responsables s’en sortent visiblement sans avoir été inquiétés ?
Le fait que les victimes soient montées peinardes dans un train surchargé sans tenir compte de leur propre sécurité ?
Le fait que le transport en commun au Cameroun est le moyen le moins sûr d’être en sécurité comme le révèlent au quotidien tous les médias existant ?

Faut-il accepter un standard qui n’en est pas un ? Accepter une politique qui n’en est pas forcément une ? Accepter parce qu’on n’a pas le choix, que ce pays est corrompu au point où nous nous sentons obligés de corrompre à notre tour pour nous en sortir ? Accepter le fait que nous avons choisi ce que nous avons d’un sourire entendu le jour des élections ?

En clair, nous avons eu la possibilité une fois tous les 7 ans à peu près d’influer sur notre politique, et cette influence s’est finalement résumée à : pour ou contre le parti au pouvoir ?

Nous sommes ce que nous acceptons.

Où était le choix ? Où se cachait la nuance ? Pourquoi choisir une politique souvent décriée publiquement comme opaque ? Pourquoi devrais-je me sentir plus citoyen qu’un autre ? Je veux bien être patriote, mais je n’ai pas l’impression que ce pays écoute ses ouailles. Je suis peut-être mal informé, ou bien ce n’est qu’une mauvaise impression. On serait tenté de me dire que le vote compte. Que chaque voix compte. Que le bulletin blanc serait le mal. C’est possible…

Mais de qui se moque-t-on ? je ne connais pas grand-chose à la politique. Ce n’est pas clair pour moi. Je ne savais même pas qu’on avait un ministre des voies de contournement (une variation du Ministère des Travaux public ?). Son nom m’échappe, mais je sais qu’il était dans l’hélicoptère le matin du 21 octobre. Je suis probablement mal informé, je ne sais pas grand-chose de la politique, mais il est clair que si ce pays fonctionne selon des classes, Les politiques représentent assurément la monarchie dirigeante et le peuple, la force ouvrière.

Peu importe qui est quoi, certains fuiront ces réalités pour appartenir à la diaspora, celle qui s’expatrie pour de bon. Celle qui revendique à cor et à cris son appartenance au ghetto tout en profitant d’un réel recul bien loin de notre soleil équatorial. Et des problèmes qui vont avec.

Bref, il faut accepter la sitution comme elle est.
De toute façon, au Cameroun on à la paix.

Vous avez choisi cette situation après tout. Vous, par votre relative inaction, avez accepté que ce pays reste ce qu’il est : une parodie de comptoir colonial avec ses avantages et sa pléthore d’inconvénients. Et ce ne sont pas les multiples partis produits par notre système démocratique qui me contredirons.

Vous avez accepté que le train roule bondé sans faire de scandale.
Vous avez accepté que la surcharge dans les taxis sans broncher.
Vous, chauffeurs de taxi, acceptez de facturer la place à 250 francs alors que vous êtes incapables d’en vivre décemment sans surcharger.
Vous, parents, acceptez de payer un peu plus pour que les dossiers de vos enfants soient au-dessus de la pile.
Vous

Beaucoup savent ce qu’il se passe. Nombreux sont ceux qui essaient de changer les choses, mais ça semble peine perdue, car ils sont nettement moins nombreux que ceux qui ont accepté la situation. Ce pays est sombre, oui sombre et plein de terreurs.

Que comprendre ?

Le pouvoir a dit que la révolution passera par l’agriculture et l’économie numérique. Certains n’ont pas compris que ces expressions clé n’avaient rien à voir avec des laptops gratuits ou des tracteurs dernier cri. Une révolution, ça se prépare. Ça émane d’une concertation. C’est un mouvement pensé ensemble et mené par des leaders charismatiques capables d’unifier les 250 tribus de notre république bananière.

Des rumeurs de déraillement se sont faites entendre avant le drame. L’œuvre d’avertis ou de lanceurs d’alerte qu’aujourd’hui les media traiterons de « journaliste d’un nouveau genre qui sèment le trouble ». Et vous l’avez accepté. Un rassemblement a été organisé pour honorer les disparu quelques jours seulement après le drame. Ce rassemblement a tout simplement été censuré par l’État. Pas encadré. Censuré. Et vous l’avez accepté. Sans débat. Honte à vous !

Des mesures fantoches seront prises dans quelques temps, histoire de montrer à tout le monde que le pouvoir en place n’est pas immobile. Il y aura des débats inutiles, de vraies solutions seront envisagées, on critiquera certaines, on encensera d’autres, quelques femmes dénudées se déhancherons sur le plateau de  Tam-Tam Weekend. Il y aura des galas de charité. Un jour férié. Un mémorial, quelques fleurs. Et le vendredi noir deviendra notre 11 septembre. Oui, parce que même dans le drame, le Camerounais aime le sensationnel. Et vous l’accepterez encore.

Pourquoi devrais-je alors me sentir concerné si tout ceci est accepté par la masse ? Si je crie haut et fort mon refus, elle peut être considérée comme une incitation à la sédition. Je peux être qualifié de mauvais citoyen, de mauvais patriote. Ma langue maternelle est le français et je ne suis jamais allé dans le village de mon père. J’ai accepté cet état de fait. J’ai accepté le fait d’être desservi par la décision de la majorité, alors je n’accuse personne. J’accepte tout ce mal, ce qui ne m’empêche pas de penser que beaucoup de choses dans ce pays méritent d’être dénoncées. L’État doit être mis face à ses échecs afin qu’il ait honte de ses fautes. La seule chose qui mérite d’être acceptée est que le gouvernement ait peur de la sanction du peuple.

Des communautés sont devenues l’emblème de la justice dans leur pays, en Afrique et ailleurs. Elles ont porté haut les problèmes de leurs concitoyens. Aujourd’hui en Afrique, les communautés de blogueurs font valoir leur droit de regard et se sont érigées en sentinelles dénonciatrices de l’action/l’inaction des gouvernants. Au Cameroun les pouvoirs publics veulent en faire des ennemis. Ils veulent faire de ceux qui n’acceptent pas tout ce qui a été cité précédemment des ennemis. Suivrons-nous tous une fois de plus cette voie ? Nous tairons-nous pour contenter tant les dirigeants que la masse ? Continuerons-nous d’accepter d’être muselés et de considérer tout drame comme un drame de plus ou de moins ?

De toute façon, au Cameroun on à la paix.
Mouais… Mais pour combien de temps ?

Cet article est un article du dossier Réflexions autour du déraillement du 21 octobre 2016 à Eseka au Cameroun

Photo : A Perfect Heart

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