développement internet au cameroun

Notre printemps 2.0 au Cameroun

7 minutes

Douala 2016.

Le soleil est haut dans le ciel, il rayonne et rechauffe l’atmosphère humide. Les arbres sont rares, les rues et artères de la capitale économique suffoquent. Il existe peu d’endroits où se mettre a l’abri de cet astre facétieux, alors ça grouille : les sons des motos-taxis, les éclats de voix et les pots d’echappements animent ces rues où les visages ronds mouillés par la sueur affichent très peu de sourires. On est en plein centre ville. Malgré la pesanteur ambiante, tout le monde semble être occupé à mener sa petite affaire.

La mode et les styles finissent de compléter ce tableau assez original. Les feux de signalisations et même les officiers de police au niveau des grands carrefours et boulevards semblent n’avoir aucun effet sur les aventuriers de toutes sortes qui enfreignent à leur guise toutes les règles et convenances sociales en matière de circulation. Pour l’oeil amateur c’est le chaos, tandis que pour le regard avisé, c’est simplement le Cameroun.

Le pays se veut en pleine croissance, la population est majoritairement jeune ; cette jeunesse pour qui on tient des discours, à la place de qui souvent on prend la parole ou des engagements, et pour laquelle on fixe des horizons. Elle est donc imaginée a la sauce du moment : entreprenante, connectée, héroïque, épanouie, nappy, attachée a la défense de ses frontières. Elle est aussi imaginée réclamante, agonisante, meurtrie, panafricaniste, assoiffée de libertés ou prête au sacrifice pour sa dignité. Ces dichotomies suscitent l’attention, ces differentes perspectives révèlent l’enjeu crucial du contrôle ou de la canalisation de cette énergie qui rythme les calendriers politiques en Afrique, surtout depuis les événements dits du printemps arabe.

Alors que les autres medias (télés et radios) se sont tropicalisés, le contenu d’internet reste assez éloigné des préoccupations quotidiennes du Camerounais.

En effet, les révolutions du Maghreb ont intronisé dans la scène politique et sociale africaine les réseaux sociaux. Ceux ci depuis lors ont explosé et sont vraiment courrus par la jeunesse de par le continent. Pour capturer les composantes sociologiques qui font l’énergie de cette jeunesse au Cameroun, il est intéressant d’observer de près ces medias qui jouent un rôle capital dans la construction de l’imaginaire jeune et de la jeunesse imaginaire.

Les coûts d’internet (équipements adaptés et connexions) malgré les efforts restent prohibitifs au Cameroun. Le manque de lisibilité lié à la quasi absence de régulation du secteur vient compléter le tableau déjà sombre de l’accessibilité de cet outil de la modernité. À ce défaut structurel et économique vient s’ajouter un autre écueil majeur qui est le contenu. Alors que les autres medias (télés et radios) se sont tropicalisés, le contenu d’internet reste assez éloigné des préoccupations quotidiennes du Camerounais. Malgré cela, à en lire les magazines panafricains, il y a des jeunes qui créent, innovent et exercent leurs libertés grace à l’outil démocratique par excellence.

Internet est l’outil démocratique par excellence, d’émancipation du peuple, mais il est au Cameroun un facteur discriminant réconfortant “l’élitisme” qui s’est érigé en règle.

Pour ces jeunes,  des prix de meilleur bloggeur, startupper, activiste, hacktiviste camerounais, de l’année, de la sous region, de l’afrique, etc ont été créés. Les entreprises qui organisent ces concours utilisent elles-mêmes rarement les services des entreprises locales. Elles capitalisent néanmoins sur une jeunesse qui manque de cohésion et d’idéal et ne dispose que de peu d’outils pour les forger. Les entreprises asseyent leur leadership, les individus leur emboîtent le pas.  Ils sont nombreux a occuper l’espace médiatique sous couvert d’une légitimité provenant du web 2.0. Très peu de projets 2.0 sont financiérement independants, mais la médiatisation donne l’illusion d’une renommée et de privilèges personnels tres enviés.

Cette situation donne vie à des paradoxes : des employés d’une startup européenne ou des héritiers donnent des conseils a des entrepreneurs qui, eux, prennent des risques ; des bloggers tous azimuts qui articulent sur l’environnement social ou économique de la jeunesse du pays ; des millionaires qui déplorent le manque de solidarité et militent pour la cause des defavorisés, etc. C’est le règne de la malfaçon et de la contrefaçon.

Il qu’internet au Cameroun fasse sa révolution, que nos réseaux sociaux et nos contenus fassent leur printemps afin de servir de trait d’union entre l’ancien et le nouveau.

Dans un pays où la notion de classe sociale est très marquée et où l’investissement public qui va toujours à la classe aisée crée des expériences sociales complètement opposées, la guerre de la visibilité, habituellement anecdotique, prend un tout autre sens dans les affaires humaines.

Il y a toujours dans cet environnement quelqu’un prêt à tenir des propos de circonstance, un opportunisme qui fausse les discussions sur le péril ou les perspectives des jeunes au Cameroun. Cet opportunisme alimente les faiseurs de discours hors sol et les idéologues en tout genre qui puisent leurs forces dans la confusion générale. Cette course a la lumière des magazines et des plateaux de télévision, parce qu’elle ne s’appuie pas sur une base populairement admise comme légitime, accentue le sentiment de dominant et dominé. Elle affermit le sentiment d’exclusion d’une partie de la population jeune. Elle délie le faible lien qui continuait d’exister, bien que péniblement, entre les classes sociales.

Alors qu’on entreprenait un projet 2.0, Beth, habitant d’un quartier populaire de Douala et un de nos premiers utilisateurs nous prévenait : “Il faut communiquer les gars ! Il ne faut pas que votre outil reste dans le petit cercle où tout le monde se connaît et ne discute qu’ensemble !”.

Ce n’est pas un vœu pieux d’appeler a plus d’inclusions actives d’autres couches sociales dans le secteur d’internet au Cameroun. Internet est le carburant dont toutes les initiatives 2.0 ont besoin pour arriver à maturité.

Il est clair qu’il touchait du doigt un malaise profond, comme s’il avait peur qu’une fois encore, quelque chose se passe sans “eux”, mais est ce que sans eux, le NOUS a toujours un sens, un poids, une valeur ? Internet est l’outil démocratique par excellence, d’émancipation du peuple, mais il est au Cameroun un facteur discriminant réconfortant “l’élitisme” qui s’est érigé en règle.

Ce n’est pas un voeu pieux d’appeler a plus d’inclusions actives d’autres couches sociales dans le secteur d’internet au Cameroun. Internet est le carburant dont toutes les initiatives 2.0 ont besoin pour arriver à maturité. Jusqu’à present l’inclusion ne s’est faite que sous forme de froide et approximative réductions tarifaires, sans que les autres, les dominés ne voient autre chose qu’une vaste arnaque pour des choses qui ne ressemblent pas à leur quotidien, à leur environnement, à leur culture. Alors, ils achètent peu et souvent à contre coeur.

Outre la baisse des prix qui est nécessaire, peut etre faut il qu’internet au Cameroun fasse sa révolution, que nos réseaux sociaux et nos contenus fassent leur printemps afin de servir de trait d’union entre l’ancien et le nouveau. Il faudrait que les classes nanties anciennes sur internet acceuillent les nouveaux qui sont le gage de la légitimité et la viabilité de leur projet 2.0, que ces bourgeois promeuvent la culture populaire locale qui est la base pour fédérer la masse et que tout le monde crée des ponts pour rendre a Internet la démocratie que le marasme intellectuel et l’opportunisme sociopolitique lui ont enlevé.

Crédit Photo : VisualHunt

  • Show Comments (3)

  • P E

    C’est clair que l’utilisation tres reductrice d’internet au Cameroun veut faire des camerounais des consommateurs ad vitam eternam, leur enlevant le simple regard de comment et du quoi qu’ils consomment. Ce problème combiné avec le manque de compétences(pas d’intelligences) dans le secteur de l’entrepreunariat, vous avez un cocktail pour une domination assuree des grandes firmes. S’il s’agissait seulement de produits de consommation mais la nous parlons d’informations d’utilisateurs livrés a facebook, whatsapp et autres dans un cadre juridique inexistant. Tous fichés a Palo alto c’est inquiétant mais il faut se battre.

  • Issokolo Rémi

    Au Cameroun l’internet a été colonisé, quand on parle internet à la jeunesse, elle la défini comme watshapp et Facebook du coup vous avez des forfaits chez Mtn par exemple avec 800Mo à votre disposition mais 300Mo dédié pour watshapp seulement. Du coup on en vient à se demander quel est l’objectif de ces colons qui aveuglent notre jeunesse en leur cachant la vraie valeur de l’internet. Le Cameroun a vraiment besoin d’une révolution 2.0 et pour cela il faudrait peut-être l’aider à redéfinir ses rapports avec cet outil .

Your email address will not be published. Required fields are marked *

comment *

  • name *

  • email *

  • website *

You May Also Like

consommation locale au cameroun

Comment améliorer le niveau de consommation locale au Cameroun ?

Lorsqu'on s'intéresse aux discussions sur la consommation des produits locaux, on se rend vite ...

Qui sont les élites du Cameroun et que font-elles

Qui sont les élites du Cameroun et que font-elles ?

4 minutesCet article est le second de notre Focus « Que devons-nous attendre de nos ...

citizen in a country at war

What should a model citizen do in a country at war?

That question was asked to me by Simeon Nkola M. from the Democratic Republic ...

Cessons d’accuser le “gouvernement” de tous les maux !

3 minutes“Le gouvernement doit…” ! “Il faut que le gouvernement…”! “C’est parce que le ...

vies humaines deraillement cameroun eseka

À quel prix estimez-vous votre vie ?

La gestion du déraillement au Cameroun nous pousse à nous interroger sur ce que ...