Déraillement au Cameroun : de la résilience citoyenne

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5 minutes

Cet article est un article du dossier Réflexions autour du déraillement du 21 octobre 2016 à Eseka au Cameroun

Lorsque j’ai sérieusement envisagé la possibilité d’écrire sous l’impulsion citoyenne de Befoune sur le drame  d’Eseka,  je me suis  longuement interrogée : que pouvais-je écrire qui ne l’avait pas déjà été ?

Beaucoup d’encre et de salive ont coulé depuis ce vendredi 21 octobre où le Cameroun a été ébranlé par le déraillement du train N°152 de la Camrail reliant Yaoundé à Douala. Des manquements notoires (notamment en termes de sécurité) ont été soulevés. Les responsabilités supposées et avérées des pouvoirs publics, de Camrail et même des citoyens ont été exposées.

La vie c’est devant, dit-on abusivement au Cameroun. Ainsi j’ai à cœur d’orienter ma contribution vers cet avenir que nous devons construire tous ensemble. Dénoncer les défaillances d’un « système » ( État, entreprise etc.) n’a de sens que si on y apporte des propositions d’amélioration. Sous d’autres cieux, cette démarche est appelée « critique constructive ».

Comment aborder cette tragédie sous un angle positif ?

Je suis une fervente partisane du verre à moitié plein et ma devise est « le peu qu’on peut faire, le très peu qu’on peut faire, il faut le faire ». Influencée par cette citation de Theodore Monod, je cultive au quotidien le désir de contribuer modestement à l’amélioration de ce « système » tant décrié.

Après l’accident, de  nombreux citoyens ont fait preuve d’un élan de solidarité à l’égard des centaines de blessés accueillis dans les structures hospitalières du pays. Mes chers compatriotes se sont mobilisés de diverses manières, une attitude suffisamment valeureuse, intrépide et inhabituelle qui mérite d’être soulignée.

Plaidoyer pour la résilience citoyenne

Oubliés les clivages politiques, ethniques, religieux voire régionaux ! Tel un seul homme, beaucoup se sont levés balayant d’un revers de tweets, les relents de tribalisme, de prosélytisme et de minables récupérations politiques. Tel un seul homme et bravant la stupeur, l’indignation, le deuil, ils ont porté secours et réconfort aux éprouvés.

Des hôpitaux ont été assaillis de donneurs de sang, de cartons de vivres alimentaires, de nécessaires de toilette et même d’équipements de 1ers soins. Des cagnottes en ligne ont aussi été lancées dont certaines depuis l’étranger pour mobiliser la « diaspora ». Dans un pays où on fustige les réseaux sociaux, où on veut museler les bloggeurs car assimilés à des opposants au « système »,  beaucoup de Camerounais ont démontré leur capacité à remettre l’humain au cœur des actions.

Dans un pays où le « système » fragilise voire annihile les droits des « camerounais d’en bas », cet élan de solidarité est la preuve d’un lien social encore présent et d’une capacité de résilience citoyenne qui ne demande qu’à être valorisée et optimisée. En tant que Camerounais, nous avons tous ancrée au plus profond de nous cette résilience (capacité à surmonter les moments douloureux de l’existence et à se développer en dépit de l’adversité) qui s’exprime au gré des différentes tragédies qui meurtrissent la patrie. 

Loin d’être un signe d’invulnérabilité, cette résilience est l’expression d’un patriotisme et de l’amour (pudique ?) qu’on se porte les uns aux autres, nous, concitoyens. Loin d’être un signe d’invulnérabilité, cette résilience est l’expression d’une force que des Camerounais ont réussi à véhiculer aux yeux du grand public via les réseaux sociaux. Loin d’être un signe d’invulnérabilité, cette résilience est un message optimiste et anti-fataliste, mieux encore un réalisme de l’espérance. « Le peu qu’on peut faire, le très peu qu’on peut faire, il faut le faire ». Et ce « très peu » beaucoup l’ont fait. Des vies ont été sauvées grâce à cette solidarité, des cœurs ont été apaisés.

La résilience citoyenne réussit où le « système » échoue. 

Mais cette résilience citoyenne ne doit pas uniquement se manifester en temps obscurs, en temps de deuil national ; cette résilience citoyenne doit entrelacer nos quotidiens, faire corps avec nous et nous accompagner dans nos routines citoyennes. Il y a un temps pour tout : un temps pour démolir, un temps pour soigner les blessures, et un temps pour construire !

La vie c’est devant, construisons ensemble notre avenir et celui des générations futures. Comment ? Là où le système trébuche, enjambons-le, tendons la main à nos compatriotes qui flanchent et courrons tous ensemble vers cette « émergence ».

Rome ne s’est pas faite en un jour ; de même le « système » profondément enraciné ne s’est pas construit en un jour et ne s’effondrera pas en un jour. Mais grâce à de « petits » actes citoyens comme ceux suivants la tragédie d’Eseka, nous allons doucement mais sûrement défaire les nœuds de ce « système ». Le petit peu qu’on peut faire, ce très petit peu que chacun  peut faire, multiplié à l’échelle d’un pays, fait de grosses vagues dans l’océan, nous l’avons prouvé.

« Il y a les grains de sables exposés aux remous et ceux protégés en haut de la plage. Lesquels envier ? Ce n’est pas avec le sable d’en haut ( sec et lisse) que l’on construit les châteaux de sable. C’est avec celui qui fraye avec les vagues car ses particules sont coalescentes. » Comme le dit Agnes Ledig, « Vous arriverez à reconstruire votre château, vous le construirez avec des grains qui vous ressemblent, qui ont aussi connu les déferlantes de la vie, parce qu’avec eux, le ciment est solide. »

Cet article est un article du dossier Réflexions autour du déraillement du 21 octobre 2016 à Eseka au Cameroun

Photo : Ludwig Troller

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