Comment impliquer des citoyens de régions isolées dans un projet numérique ?

Comment impliquer des citoyens de régions isolées dans un projet numérique
11 minutes

Saviez-vous que la majorité des citoyens qui œuvrent pour le bien-être de leur communauté ne se rendent pas compte de l’importance de leur action en matière de développement ? J’aurais répondu non il y a encore quelques semaines. Mais ça c’était avant que je ne me rende à Possotomé dans le cadre du projet Connexions Citoyennes organisé par CFI Coopération Médias. Possotomé est situé à 80 kilomètres de Cotonou au Bénin

Un séjour en zone rurale coupée d’internet et coupée de… tout. Je dois vous avouer que je n’ai pas accueilli la nouvelle avec joie car, comme toutes les personnes de mon entourage le savent, je suis accro à Twitter. Par ailleurs, travailler sur un projet numérique sans avoir accès à internet… ce n’est pas l’idéal.

Je suis en effet porteuse d’un « Projet numérique », un projet vidéo consistant en la présentation dans des vidéos de deux à cinq minutes, filmées avec des téléphones portables, de citoyens africains œuvrant pour le bien-être de leur communauté grâce à des initiatives citoyennes et/ou communautaires. Lorsque notre formateur Jean-Marc Thiébaut nous a annoncé que nous irions à la rencontre de nos potentiels usagers, les populations « non-connectées » des villages autour de Possotomé, ma réponse a été catégorique.

Non.

J’avais accepté de me couper du monde pour me prêter au jeu, mais il ne fallait pas pousser le bouchon plus loin. Ces personnes n’étaient pas de « potentiels usagers » de mon produit. Ils n’avaient pas internet et mon projet repose essentiellement sur les réseaux sociaux, le canal de diffusion choisi. Tout cela n’aurait été pour moi que perte de temps.

Mais… Jean-Marc n’a pas lâché l’affaire. Un programme est un programme et il faut le suivre. C’est donc en traînant des pieds que nous nous sommes rendus au village de Dekanmé (un des villages de l’arrondissement de Possotomé), bien que la traversée du lac Ahémé en pirogue nous ravissait au plus haut point. Au final, la rencontre avec ces « potentiels usagers » a été pleine d’enseignements.

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Jean-Marc Thiébaut, formateur du programme Connexions Citoyennes.

Le premier enseignement est la compréhension du rejet de l’action citoyenne. Oui, elle est rejetée par la majorité en Afrique. Pourquoi ? C’est à Dekanmé que j’ai enfin eu la réponse. Nous nous y sommes entretenus avec un groupe d’une dizaine d’hommes âgés entre 35 et 60 ans.

Lorsque Zeyna Ndiaye du Sénégal, Osé Coliko du Bénin et moi-même leur avons demandé si les action citoyennes étaient chose courante dans leur environnement et s’ils participaient au développement de leur communauté, ils ont tous répondu par la négative. Non. A la question de savoir pourquoi, ils nous ont tous dit qu’ils ne faisaient pas de politique. Par ailleurs, ne disposant pas de moyens financiers considérables, il leur était impossible d’œuvrer pour le bien-être de leur communauté.

L’action citoyenne est assimilée à la politique, un domaine considéré comme parapluie de tout ce qui touche au développement et au bien-être des populations. Nous avons conduit l’interview sur une place publique très propre, et étant donné la difficulté d’accès au village, le service publique n’avait certainement rien prévu pour la salubrité du village. Zeyna a posé la question de savoir qui veillait à la propreté des espaces publics. Les participants ont répondu que les femmes ont créé une association et tous les samedis elles balaient le village. Il n’était pas question de paiement, il était uniquement question d’avoir un village propre.

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Zeyna Ndiaye, Befoune et Awanabi Idrissou, prêtes pour la traversée du lac Ahémé en pirogue.

Une fois que nous leur avons expliqué que c’est un acte citoyen, ils ont compris qu’eux aussi à différents niveaux œuvrent pour le bien-être de leur communauté : entre autres activités communautaires, les hommes se réunissent et sarclent les rives du lac chaque fois que l’herbe est haute ; ils veillent à ce que le travail de propreté effectué par les femmes soit respecté par tous et que personne ne salisse après leur passage. Pourtant ce travail n’avait aucune valeur à leurs propres yeux, car il n’était pas appuyé par un projet politique. Ce n’était rien d’autre que… du nettoyage.

Durant la discussion, un groupe de jeunes dont la moyenne d’âge était d’environ 17 ans nous a rejoint. Nous leur avons posé des questions sur leur utilisation des téléphones portables et devinez quoi : après Cotonou, après Possotomé, de l’autre côté du lac Ahémé, à Dekanmé, les jeunes utilisent internet (majoritairement Facebook et WhatsApp) pour s’informer des résultats aux examens officiels. L’utilisation « responsable » d’internet n’est pas réservée qu’aux grandes villes !

Le lendemain c’était aux populations de venir à nous au Village Ahémé à Possotomé. Et là nous avons fait la connaissance de Fabien Hounkpe, un jeune qui venait d’Ahouloumé, un village non loin de Possotomé. Ahouloumé était le village le moins développé de la commune. Les habitants y ont longtemps cru aux promesses électorales et attendaient le changement des élus. Les autres villages se développaient car les habitants de ces villages avaient compris que le changement ne viendrait que d’eux-mêmes.

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Séance de travail au village Ahémé avec des ressortissants de l’arrondissement de Possotomé.

N’en pouvant plus d’attendre, Eric Hounkpe, le frère de Fabien, a décidé de prendre les choses en main. Il a réuni des jeunes de son village pour discuter de l’évolution des populations d’Ahouloumé, et alors que la chose prenait forme, il a créé le groupe Facebook Ahouloumé, la ville qui m’a vu naitre. Dans le cadre de ce regroupement, des cours de répétition sont organisés pour les plus jeunes scolarisés, ainsi que des activités d’assainissement. Les membres de ce groupe organisent également des activités culturelles dans le souci de pérenniser les traditions des temps anciens. Soucieux du bien-être de leurs concitoyens à tous les niveaux, ces Facebookeurs organisent également « les jeux Ogbo de football » afin d’égayer les cœurs.

Ils voyaient de leurs yeux Ahouloumé changer grâce à leur action. Et d’autres le voyaient aussi.

Ils ont été approchés par d’autres jeunes de leur village et des villages environnants qui leur ont proposé de se constituer en association et d’œuvrer ensemble pour le changement. C’est bête à dire, mais je n’ai pas écouté la suite de l’histoire pendant au moins cinq minutes, donc je ne peux vous la raconter. Mon cerveau était en marche. La raison d’être de mon projet était là, devant moi. Des actions citoyennes par les populations pour les populations. Des gens qui prennent les choses en main, qui ne se reposent pas ou plus entièrement sur les pouvoirs publics. Des solutions actionnables pour le bien-être de la communauté.

Il fallait que je fasse connaitre cette action d’une manière ou d’une autre : une communauté fédérée à travers les réseaux sociaux pour le changement. Des jeunes qui se réfléchissent ensemble à la résolution des problèmes que rencontre leur communauté et qui deviennent eux-mêmes des solutions par la force de leur travail, un travail dont la seule ressource est la volonté de changer, un travail réalisé sans contrepartie financière. C’est beau. Tout simplement.

Nous étions plongés dans nos échanges lorsque trois hommes d’une moyenne d’âge de 50 ans nous ont rejoint : Jules Amoussou-Kini, Samuel Sossou et Francis Adjahane. qui venaient tous les trois de l’autre côté du lac, de villages quasiment isolés. Autant ceux qui participaient à notre atelier semblaient comprendre la raison d’être d’internet, autant les trois derniers étaient à mille lieues d’en faire un sujet de réflexion.

Comment impliquer des citoyens de régions isolées dans un projet numérique
Les lauréates du programme Connexions Citoyennes Zeyna Ndiaye et Befoune en compagnie de Jules Amoussou-Kini du village de Dékanmé.

J’avais avec moi un prototype pour mon projet. Le togalais Achille Noussia, porteur de l’initiative CivicBag, avait accepté de raconter dans une courte vidéo comment et pourquoi il luttait contre l’utilisation des sachets en les remplaçant par des sacs en papier qu’il fabrique lui-même. Nous avons regardé la vidéo et nous en avons parlé. Les participants qui, quelques heures avant ne faisaient pas partie de ma cible, ont pourtant manifesté un grand intérêt.

Nous avons tous discuté de la pertinence du projet d’Achille. Pratiquement tous les locaux qui ont participé à notre atelier sont des agriculteurs et pratiquent l’élevage. Ils ont soulevé le fait que les sachets appauvrissent la terre et tuent les animaux, en particulier les moutons, lorsqu’ils les mangent. Le projet d’Achille était selon eux un projet utile, mais…

Et là, le projet numérique que je dois avouer avoir failli laisser tomber de nombreuses fois a pris tout son sens. Le mot « mais » a tout changé. Le « mais » était la véritable raison de mon action. Ce « mais » qui questionne les initiatives présentées, qui met en lumière leurs limites et qui pousse à réfléchir au moyen d’améliorer l’initiative présentée pour la rendre plus utile.

Mais… comment sont fabriqués ces sacs en papier ? Sont-ils durables ? Quel est leur prix ? Sont-ils abordables ? Il faut qu’ils soient abordables si l’initiateur veut vraiment changer les choses ! La production est-elle artisanale ou industrialisée ? Comment répondra-t-il à la demande une fois les sacs adoptés par tous ? Comment eux, au Bénin, peuvent-ils se procurer ces sacs car ils en ont besoin ! A-t-il une main d’œuvre suffisante ? Pense-t-il à épargner pour s’acheter des machines ou compte-t-il sur des aides financières ? Son sac est-il capable de « transporter de la pâte chaude » ? Le papier ne peut-être mouillé alors a-t-il pensé à d’autres solutions pour étendre son action ?

Ils n’étaient pas ma cible. Je ne les avais pas inclus dans les potentiels bénéficiaires. J’avais, la mort dans l’âme, accepté de sacrifier ceux-là même pour qui j’ai commencé à œuvrer dans le domaine de l’action citoyenne à cause du canal utilisé. Internet. J’ai voulu porter la voix des sans voix, mais j’ai pensé être limitée dans mon travail par l’accès à internet. « Je trouverai un autre moyen de les toucher, à travers d’autres projets. » Je n’ai pas besoin d’autre projet pour accomplir la mission que je me suis assignée. Je n’ai pas besoin de faire ce sacrifice. Tout ce dont j’ai besoin est de m’ouvrir aux horizons qui se présentent à moi. Rien de plus, rien de moins.

Comment impliquer des citoyens de régions isolées dans un projet numérique
Jules Amoussou-Kini, Samuel Sossou, Francis Adjahane et Norbert Akossi, tous les trois issus de villages isolés de l’autre côté du lac Ahémé. Cette photo a été prise durant le tournage vidéo à propos des initiatives communautaires dans leurs villages.

Le plus intéressant ? C’est lorsque les participants sont passés de cibles/bénéficiaires à ressource pour mon projet. Ils ont souhaité eux-aussi que des Togolais, des Maliens, des Sénégalais, des Camerounais, des citoyens à travers le monde s’inspirent de leur action pour œuvrer pour le bien-être de leur communauté. Ils ont voulu eux aussi faire une vidéo, comme Achille, pour parler de leurs activités de nettoyage et de sarclage et partager leur vision de la citoyenneté. Ils ont voulu faire de leur action pour le bien-être commun, un modèle.

Les citoyens de régions isolées telles que Dékanmé méritent elles aussi de participer à nos projets numériques. Considérer qu’ils ne font pas partie de nos cibles parce que nous pensons qu’ils ne disposent pas des moyens pour accéder à nos produits ou qu’ils n’ont rien à nous apporter est une erreur. Ne pas être sur internet ne signifie pas forcément ne pas exister. Nous pouvons aller vers eux. Nous devons aller vers eux. Grâce à Jean-Marc, à Possotomé j’ai compris le sens de l’expression « Connexions Citoyennes » : il s’agit de connecter des citoyens, d’où qu’ils soient, au-delà des obstacles

  • Befoune

    Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

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