Chômage des jeunes : et s’ils étaient eux aussi à blâmer ?

chomage des jeunes au senegal
6 minutes approx.

La jeunesse est au cœur de tous les débats, en particulier celui sur l’emploi. La majeure partie des pays africains envisagent ou ont adopté des réformes qui favoriseraient la baisse du taux de chômage et du sous-emploi.

Les pouvoirs publics sont montrés du doigt et les gouvernements croulent sous les accusations. Il y a un sentiment d’abandon pour cette jeunesse livrée à elle-même sur le marché de l’emploi. Comment est-il possible que malgré toutes les entreprises nationales et internationales qui s’implantent dans la région, les taux de chômage restent élevés ? Je me suis posé cette question jusqu’à ce que j’aie l’opportunité de participer au processus de recrutement de stagiaires pour une organisation basée à Dakar au Sénégal. Cette expérience m’a ouvert les yeux sur les difficultés auxquelles sont confrontés les jeunes qui présentent leur candidature et les recruteurs qui les reçoivent. Le niveau de chômage peut être imputé à l’État, mais la qualité d’un dossier de candidature ne relève pas, a priori, de sa compétence.

L’organisation recherchait trois stagiaires. Les potentiels candidats disposaient d’une semaine pour soumettre leur dossier. Les trois profils étaient les suivants : un(e) stagiaire pour l’assistance à la gestion administrative, un(e) stagiaire pour l’assistance à l’infographie, un(e) stagiaire pour l’assistance à la recherche. Un code a été attribué à chacun des profils. Les candidats devaient le mentionner dans l’objet du mail portant leur curriculum vitae et leur lettre de motivation.

Le niveau de chômage peut être imputé à l’État, mais la qualité d’un dossier de candidature ne relève pas, a priori, de sa compétence.

Près de 519 mails ont été reçus. L’objet de près de 117 de ces mails ne portait ni le code, ni l’intitulé du poste sélectionné. Parmi ces objets, je peux citer : CV, Mon CV, Offre de service, Offre de compétence, Ma candidature, Candidature, Demande de stage, Candidature spontanée, Candidature au poste de stagiaire.

Certains candidats ne semblaient pas avoir lu l’annonce, car j’ai également pu lire : Candidature pour le poste d’archiviste, Chef d’équipe adjoint, Chercheur, Employé back office. Certains mails ne portaient aucun objet. L’objet de plus de la moitié des 390 mails environ restant ne portait pas les codes, mais plutôt l’intitulé des postes.

Le contenu des mails était très souvent surprenant : “Salut !! Mon CV en PJ”, “Monsieur le RH, je postule ma candidature au poste de stagiaire”, “Bonne réception !!!”, “CV en PJ” , “Cordialement”.  Certains mails ne contenaient que des pièces jointes, c’est-à-dire le curriculum vitae et la lettre de motivation, ou uniquement l’un des deux. Des candidatures pour des postes dans des entreprises ou dans d’autres organisations ont été transférées sans aucune modification. Il était possible de voir les adresses e-mail des destinataires.

Sur plus de 500 candidatures, moins du cinquième respectaient les consignes spécifiées dans l’annonce et les règles en matière de présentation.

La majorité des lettres de motivation n’étaient pas conformes aux différents modèles pour ce type de document : les critères de présentation n’étaient pas respectés et les textes portaient de nombreuses fautes d’orthographe et des coquilles. Les services proposés (marketing, rehausse de l’image de l’entreprise, valorisation des produits) n’avaient rien à voir avec l’annonce de l’organisation dont les activités tournent majoritairement autour de l’action et de la participation citoyenne.

Sur plus de 500 candidatures, moins du cinquième respectaient les consignes spécifiées dans l’annonce et les règles en matière de présentation. Tous les postulants étaient pourtant des personnes diplômées, avec parfois une expérience professionnelle qui s’étend sur plusieurs années.

Les établissements publics, tout comme les établissements privés, ne proposent aucune initiation à la présentation de dossier de candidature, aucun accompagnement aux nouveaux diplômés en termes de préparation à l’entrée dans le monde du travail. La mission des conseillers d’orientation ne doit pas se limiter à la série que devrait choisir l’élève au secondaire ou à la filière qui lui conviendrait son diplôme d’études obtenu. Leur formation doit aller au-delà de l’accompagnement des élèves et inclure celui des étudiants.

Dans le cadre d’un dossier de candidature, il est possible de faire sur internet des recherches sur la présentation et le contenu d’un curriculum vitae et d’une lettre de motivation, ainsi que du contenu du mail qui accompagnera le dossier.

D’un autre côté, les enseignants ne sont pas toujours à blâmer. L’école est certes un cadre de formation, mais on ne peut tout y apprendre. Pour un dossier de candidature sérieux, il est préférable pour le candidat de lire attentivement l’annonce, de ne pas se tromper d’intitulé de poste et de proposer des services dont l’entreprise ou l’organisation a besoin. Les jeunes doivent également être sensibilisés à une meilleure utilisation d’internet. Nous nous limitons trop souvent à son aspect ludique, pourtant c’est l’un des premiers moyens d’apprentissage dans les pays plus développés. La grande majorité de ces candidats aux dossiers rejetés ont des comptes Facebook, Whatsapp, Instagram, Viber, Twitter, Imo, Tango, Skype, Snapchat auxquels ils ont accès grâce à leurs téléphones, c’est-à-dire en permanence.

Ils serait avantageux pour eux d’utiliser cette connexion à des fins parfois plus utiles. Dans le cadre d’un dossier de candidature, il est possible de faire des recherches sur la présentation et le contenu d’un curriculum vitae et d’une lettre de motivation, ainsi que du contenu du mail qui accompagnera le dossier. Il est également possible de trouver sur internet des astuces pour une candidature qui sortirait de l’ordinaire et aviverait l’intérêt des recruteurs. Le jeunes devraient pouvoir chercher et trouver par eux-mêmes des moyens de valoriser leurs compétences.

Photo: Nkul Beti Camer


Ressources pour un dossier de candidature

  • Befoune

    Befoune is the Founder and Editor in Chief of Elle Citoyenne. She is passionate with Citizen Participation, especially at the social level.

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  • Mbounja Serge

    Très bel article qui traduit d’une manière assez précise les réalités propre à beaucoup de pays africains. La même chose aurait pu se voir au Cameroun. Un très célèbre centre d’appels a ouvert à Douala il y’a un peu plus d’un an. Les profils pour ce genre de poste étaient clairs, mais à la réception des dossiers même constat! Déjà sur une vingtaine de postes à pourvoir de manière immédiate, l’entreprise a reçu plusieurs milliers de candidature. Au profil très/trop variés, et je n’en doute pas avec certainement des coquilles dans la forme et le fond. Les coquilles dans la forme et le fond traduisent un manque de qualité dans l’éducation. L’éducation est la combinaison est la somme des choses qu’on apprend à l’école et qu’on apprend soi-même. Donc ce manque de qualité peut être celui de l’apprentissage personnel, nous parlerons donc de passivité intellectuelle. Fort heureusement ce défaut peut vite être corrigé, on peut vite apprendre à quelqu’un à bien présenter une lettre de motivation, un CV et surtout à postuler uniquement pour un poste qui cadre avec son profil. Mais pour cette dernière exigence il faudrait déjà savoir pourquoi quelqu’un peut être emmené à postuler pour un profil qui n’est pas le sien? Soit par ignorance (qui sera corrigée en lui donnant de bonnes informations), soit volontairement. Lorsque c’est volontaire les causes sont très claires. Le chômage massif et même endémique pousse les jeunes aux reconversions express, puisqu’il faut bien trouver quelque chose à faire et là est bien le problème. Le problème est le chômage et l’attitude de ces jeunes de Dakar peut être un effet et pas nécessairement une cause. Parceque pour 3 postes ouverts recevoir plus de 500 candidatures, c’est considérable. En écartant celles qui ne cadraient pas (objectivement) avec le poste à pourvoir, et en corrigeant celles qui n’avaient pas été bien rédigées pourrait se retrouver à environ 300 candidatures. 300 candidatures pour 3 postes à pourvoir c’est très considérable et 297 personnes à l’évidence se retrouveront toujours à chercher un emploi. Le problème est donc le chômage. Celui-ci résulte d’une tension sur le marché de l’emploi, moins d’emplois créés que de jeunes diplômés sortis des écoles supérieures. Le début de solution se trouvera donc à deux niveaux de ces deux variables. Soit augmenter le nombre d’emplois créés, c’est pour ça que la célèbre croissance économique est scandée à cor et à cri, soit diminuer le nombre de jeunes qui sortent des écoles. Pour ma part la deuxième option est impossible voire immorale à réaliser. On ne peut interdire (au 21ème siècle) une personne d’accéder à l’éducation. Il faut donc reformuler le problème qui est en réalité celui de la pression démographique. Le chômage abonde là où… Là où les gens abondent en nombre! Donc il faudra inévitablement se pencher sur la question de démographie un jour, les pays africains n’auront plus le choix. Car si la croissance économique est favorisée par des mesures incitatives à l’endroit du secteur privé (fiscalité accommodante, exonérations diverses, gestion publique impéccable..) il reste que si elle est inférieure à la croissance démographique le serpent se mord la queue et on n’est pas sorti de l’auberge. Donc en définitive il faut tâcler le problème majeure qui est le chômage, et pour ce faire les gouvernements à travers les politiques économiques peuvent s’attaquer à ce chantier. Les jeunes quant à eux devront faire leur part du travail en allant à l’école et fournissant les efforts qu’il faut. Chacun doit assumer sa responsabilité dans ce domaine.

  • Serge Mbounja

    Cet article retranscrit avec une acuité particulière une réalité propres à plusieurs pays africains. Ce qu’il décrit avec l’exemple du recrutement au Sénégal peut parfaitement être transposé au Cameroun toute proportion gardée cependant. Le parcours de l’enfant devenu étudiant fraîchement sorti de l’Université et à la recherche d’un emploi est assez intéressant à observer. Étant mis sur les bancs de plus en plus jeune, l’enfant ne réalise que très tard ce qu’est l’école et pourquoi il y va. Et pour une fois ce problème n’est pas qu’Africain. L’absence d’orientation ou les orientations caduques drainent dans des universités privées ou publiques un vague de jeunes personnes qui ne savent parfois pas ce qu’elles apprennent, pourquoi elles apprennent et comment même apprendre. Sans compter que les aptitudes innées, acquises ou penchants naturels n’ont jamais été explorés puisque nous l’avons dit il n’y a pas eu d’orientation. À cela on ajoute une formation théorique (du moins dans les universités publiques), dont les entreprises se plaignent souvent puisqu’elles doivent réformer les étudiants généralement quand elles en embauchent (ce qui arrive de moins en moins). Les mails avec des objets sans rapport avec le poste pour moi peuvent également traduire d’un effet d’embouteillage résultant du fort taux de chômage. Aujourd’hui le chômage est perçu comme une fatalité car en effet très peu de choses sont expliquées de manière technique. Du coup beaucoup de jeunes “tentent leur chance”. On entendra facilement dire :” envoie on ne sait jamais, même si c’est un autre poste”. L’emploi est perçu sous le prisme de l’employé qui recherche mais jamais de celui de l’employeur qui recrute. Et tout devient flou, on décroche un job parcequ’on est chanceux à défaut d’avoir des relations. Donc à mon avis ces jeunes sénégalais tentaient leur chance, de manière très maladroite, et gauchère certes mais ne dit-on pas que l’espoir fait vivre? Oui on peut leur imputer une passivité intellectuelle mais aussi aujourd’hui le problème du chômage doit être débattu librement et expliqué à tout le monde. On n’a pas forcément besoin d’être technique dans l’explication. Le chômage est une résultante de l’inadéquation entre l’offre et la demande d’emploi. Plus d’étudiants sortent des universités locales que des postes se créent dans leur filière. La croissance économique également est en deçà de la croissance démographique. Il faudrait donc que les mesures mises en place par les états favorisent les investissements dans le secteur privé (fiscalité accommodante), qu’il y ait une adéquation entre ce qui est produit comme étudiant dans une université locale et ce qui est demandé par l’employeur en termes de compétences (professionnalisation de l’enseignement), et si possible que l’explosion démographique se stabilise (planning familial). Si tout ceci n’est pas fait le chômage en Afrique deviendra structurel si ce n’est déjà le cas puisque d’ici 2050 nous passerons à plus d’un milliard. Que ceux qui pensent que c’est une bonne nouvelle en prenant l’Éternel exemple de la Chine compare ce qu’il y’a de comparable.

  • phabrysse

    Superbe article. Vu l’angle sous lequel tu l’as traité on ne peut effectivemment pas reprocher grnd chose à l’Etat ou aux enseignants, ou maybe de ne pqs assez faire.comprendre dès le.jeune ge que maintenant la bastonnade commence beaucoup plus tôt.
    Sinon, effectivemment on n’apprend pas tout à l’école. Et internet est tellement utile! Même sur twitter je demande souvent certaines infos. Alors imaginez avec google et autres…
    Nos plus jeunes freres devraient lire cet article. Chapeau!

  • Anna S. Kedi

    Comment expliquer que je suis juste FAN de cet article. Enfin un article qui dit les choses comme elles sont réellement. C’est d’autant plus vrai dans des pays comme le Cameroun où l’environnement politique et la corruption donnent trop de justifications fallacieuses aux jeunes (je n’ai pas de connaissance, je n’ai pas tchoko, etc…) mais la réalité est que très peu font les choses dans les normes, savent même comment le faire et tout simplement essaie même de le savoir. Au-delà de la présentation, c’est le projet de vie et le projet professionnel qui manque à nos jeunes. On va à l’école pour se former mais à quoi, on ne sait bien souvent pas. On a une formation, un diplôme parfois même de BAC+5 mais on ne semble pas savoir à quoi on peut aspirer comme boulot avec ce diplôme. En tout cas, ça me réaffirme que nos jeunes ont besoin d’aide, d’accompagnement.

    • Elle Citoyenne
      Elle

      Je pense qu’on ne peut tout apprendre à l’école. Cette excuse est bien trop facile à donner. Le véritable problème est que nous avons amené les jeunes à toujours penser qu’ils sont mal formés et absolument rien n’est de leur faute. Il ne sont “que” des “victimes du système” et ne peuvent être rien d’autre que ça, d’où la culture de la médiocrité.

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