blanchissement de la peau en afrique

Ne jetez pas au bûcher la femme noire qui se blanchit la peau

Reine Dibussi

Je vis au Cameroun, et quelques fois à la télé, je tombe sur cette affreuse publicité d’un lait éclaircissant. La scène se résume rapidement. Après s’être moqué d’une femme à la peau noire et foncée, un homme noir foncé lui-même repart avec à son bras deux femmes à la peau claire (car elles ont utilisé le fameux produit), en abandonnant la première citée à ses pensées torturées. Le tout sur une chanson de Garou « je n’attendais que vouuuuus ».

Les êtres humains ont une peur bleue d’être noirs, et même les Africains à la peau noire. Ceci n’est pas un plaidoyer pour le bleaching, entendez le blanchiment des peaux noires et foncées qu’elles soient afro, indiennes ou asiatiques. Non, je n’encourage pas celles et ceux qui se blanchissent la peau, mais je m’attends à moins d’hypocrisie de la part des Africains. Nos médias et notre art reflètent bien qui nous sommes.

Nos plateaux télé, les films et séries que nous regardons et les histoires que nous écrivons comptent de nombreux exemples de rejet de la peau noire. J’ai observé nos médias camerounais (émissions télé, spots publicitaires, séries, films), et je vous invite à faire de même. Combien de journalistes à la peau foncée voyez-vous présenter le journal ? Combien n’ont pas « blanchi » au cours des dix dernières années ? Combien de fois un des rôles principaux ou un rôle positif est accordé à une femme à la peau noire et foncée ? Combien de fois le personnage principal, homme à la peau noire et foncée, est en couple avec une femme plus foncée que lui ? Combien de fois le personnage de la femme en colère, qui crie, s’énerve pour rien et casse tout dans la maison est joué par une femme claire ? Combien comptez-vous de couples à la peau très noire ?

Il est grand temps de réparer et de guérir de ce racisme ou colorisme, de cette dépréciation de nous-mêmes que nous reproduisons systématiquement, (consciemment ou non) et que nous expérimentons à tout âge et dans toutes les sphères de la société.Reine Dibussi

Mon constat est simple : les personnes au teint noir et foncé, quand on les montre, ne sont presque jamais valorisées,. Ceci est encore plus évident lorsqu’il s’agit des femmes. Les couples phares n’ont pas un teint foncé. Ce qu’on refuse de représenter, ce que l’on veut effacer fini par ne plus exister dans l’image qu’on se fait d’une société. L’occulté est détesté, marginalisé et méprisé. La situation est la même partout.

Que ce soit à l’école, dans la vie professionnelle ou personnelle, l’expression « beau teint » est associée aux peaux claires, métisses et blanches. Les expressions « noirata », « bleue », « noire comme le charbon » qui relèvent de l’insulte, de la moquerie, du dégoût et de l’insignifiance sont les plus utilisées quand il s’agit d’une peau noire. Dans les groupes, on identifie souvent la personne claire comme étant le leader et les noirs les suiveurs.

Certaines offres d’emploi sont ouvertes exclusivement à des femmes au teint clair. Tout ceci est encore plus drôle lorsqu’il s’agit de la vie de couple : beaucoup vous parleront du brusque changement de l’ex qui, une fois avec son ou sa partenaire au « beau teint », oublie ses peurs de l’engagement et du futur, ainsi que la honte de s’exposer en public avec l’autre. L’ex s’investit subitement davantage. Mais beaucoup diront que ce n’est qu’une impression. Ce qui l’est moins par contre c’est que nombre de Noirs avouent clairement préférer des partenaires plus clairs de peau qu’eux, métisses ou blancs. Quels que soient les arguments avancés, (le fameux dicton sur les goûts et couleurs), ils sont inévitablement racistes car discriminatoires et relevant du fétichisme.

L’attitude courante lorsqu’on a été discriminé est l’endurcissement. Et quand on n’est pas directement concerné, on se considère comme chanceux et on fait de son mieux pour ne pas (trop) assombrir son environnement ou sa progéniture. Beaucoup d’entre nous ont subi cette discrimination mais reproduisent à leur tour les mêmes micro-agressions verbales envers leur entourage.

Les êtres humains ont une peur bleue d’être noirs, et même les Africains à la peau noire. Reine Dibussi

Le sujet du blanchiment des peaux noires est connu, réel, et actuel. Ces pratiques dangereuses pour la santé sont malheureusement assumées en Afrique. Ce phénomène touche davantage les femmes que les hommes, ce qui est compréhensible. Outre le fait que la femme est davantage sexualisée que l’homme, être très noir de peau est beaucoup moins un frein à l’intégration dans la société pour un homme que pour une femme. Il est grand temps de réparer et de guérir de ce racisme ou colorisme (de l’anglais colorism), de cette dépréciation de nous-mêmes que nous reproduisons systématiquement, (consciemment ou non) et que nous expérimentons à tout âge et dans toutes les sphères de la société.

Ces idées et pratiques qui datent de l’époque de l’esclavage et de la colonisation doivent être bannies, car les conséquences sur la perception de soi sont grandes. On développe un vrai dégoût de soi-même, de sa peau, de certaines personnes de sa famille, et on évolue avec cet inextricable besoin de se blanchir soi, sa famille, ou son cercle amical, que ce soit de manière naturelle, artificielle, ou les deux.

Il ne s’agit pas de prôner une vision puriste et raciste qui encouragerait les Noirs à la peau foncée à n’évoluer et à ne se reproduire qu’entre eux. L’appel est à la destruction des idées reçues et bien ancrées dans notre quotidien, ces idées qui garantissent par exemple une meilleure condition ou une ascension sociale aux personnes claires et métisses. Il faut en finir avec le stéréotype selon lequel le couple de Noirs à la peau foncée serait ennuyeux, banal, peu glamour, tandis que le couple ou le groupe « mixte » ou « clair » ferait automatiquement preuve d’ouverture d’esprit, et serait alors un parfait message publicitaire d’intégration, d’amour de son prochain, et porteur de beauté suprême.

La vérité est que nous montrons aux personnes noires et foncées que la société ne veut pas d’elles.Reine Dibussi

L’attitude courante des gens qui ne se sont pas blanchis la peau devant ce fléau est d’attaquer verbalement et d’ostraciser les personnes qui le font, les femmes en particulier. Ceci est d’une grande hypocrisie. Pourquoi ricane-t-on de la femme au visage blanc et aux doigts noirs, ou de l’homme qui s’est brûlé le visage et dont la peau est à présent couverte de boutons purulents, alors qu’on garde le silence face à la star qui a lentement mais sûrement blanchi au cours de ses dix ans de carrière ? Pourquoi complimentons-nous systématiquement les couples mixtes (incluant des blancs) et attendons d’eux « de beaux bébés » ? Pourquoi nous taisons-nous lorsqu’on entend une maman dire à son fils sur un ton qui se veut blagueur de ne surtout pas lui ramener une de ces filles « trop noires » ? La vérité est que nous montrons aux personnes noires et foncées que la société ne veut pas d’elles.

Le besoin de se blanchir est comparable au fait de se sentir mieux et rassuré lorsqu’on est soi-même clair de peau ou qu’on est entouré de personnes claires. Cette sensation d’apaisement n’est pas rebutée : on n’y réfléchit peu et on ne le questionne pas. Une réaction agressive à l’encontre des personnes et surtout des femmes qui se blanchissent la peau n’est qu’une attaque paresseuse contre la partie émergée de l’iceberg.

L’appel est à la destruction des idées reçues et bien ancrées dans notre quotidien, ces idées qui garantissent par exemple une meilleure condition ou une ascension sociale aux personnes claires et métisses.Reine Dibussi

 En 2015, la Côte-d’Ivoire interdisait la vente de produits blanchissants. Beaucoup d’États en font ou pensent en faire un problème de santé publique. Mon souhait est que tous les produits éclaircissants soient interdits sur le continent et surtout que la lutte contre le blanchiment de la peau ne s’arrête pas à ce niveau.

De manière individuelle, un travail est nécessaire. Faisons attention aux mots et expressions que nous employons envers les personnes au teint foncé, en particulier les filles et les femmes. Nos médias et nos films devraient équilibrer la représentation de leur public cible. Les personnes à peau noire foncée devraient être plus présentes. Les représentations devraient être proportionnelles à la réalité. La définition du beau et de l’esthétique doit ratisser plus large : elle doit inclure les beautés ébènes.

Photo : Boy Town Mag

  • Elle Citoyenne
    Elle Citoyenne

    Citizen Media

    Elle Citoyenne is a bilingual (Fre-Eng) citizen media aiming at educating people on all things pertaining to citizen participation, giving the floor to citizens for them to voice out thoughts and propose solutions to problems experienced by their communities, and promoting citizens' actions for the welfare of their communities.

  • Show Comments (1)

  • Ladji COULIBALY

    Ha, ici en Cote d’Ivoire, si tu n’est pas claire, tu n’as pas d’homme. Voici la mode. En meme temps, chaque jour, un nouveau produit eclairecicant, dit naturelle fait a base de cola, mangue etc, bientot pipi et caca pillule. Les femmes ne sont que des victimes de l’envie.

Laisser un commentaire

You May Also Like

Programme education bilingue special Cameroun

Le Programme d’éducation bilingue spécial au Cameroun voué à l’échec ?

Lancé il y a environ huit ans au Cameroun, le Programme d’éducation bilingue spécial ...

lutte contre le terrorisme au cameroun

Les citoyens terrorisés par la lutte contre le terrorisme au Cameroun

Cameroun : la terreur provoquée, qui reste la base de tout l’argumentaire autour du ...

état camerounais deception eseka

L’État camerounais est mal éduqué et nous, ses parents, sommes fautifs

L'État camerounais s'apparente à un enfant mal éduqué par la faute des citoyens que ...

mascarade politique et juridique au Cameroun

Corruption, élites politiques et mise en scène pénale

La traduction en justice des élites politiques donne très souvent lieu à une mise ...

deraillement cameroun eseka

Eseka, un train à deux vitesses

Essayer de comprendre Eseka ou de penser le futur après Eseka, du point de ...

comment faire etablir une carte d identite au cameroun

Carte nationale d’identité au Cameroun : vous avez dit 2 800 FCFA ?

Un Camerounais partage son parcours lors de l'établissement de sa carte nationale d'identité. Il ...

×
Read
How African cities are becoming smart cities1